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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/612

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REVUE DES DEUX MONDES.

cache la tête sous son manteau, pour qu’on ne le voie pas pleurer. Achille, au contraire, est à la fois le plus jeune des héros et le plus primesautier, celui qui s’est le moins fait une contenance et un rôle, celui qui cède le plus vite et le plus volontiers à son premier mouvement. Ses émotions sont trop vives et trop fortes pour qu’il n’éprouve pas le besoin de les répandre au dehors. La donnée même du poème et les conditions de cette vie de camp, où le danger était toujours proche, ne permettaient pas de mettre auprès de lui une épouse ; mais son ami pouvait partager sa tente et être le premier confident de toutes ses joies et de toutes ses douleurs ; mais, dans les grandes occasions, sa divine mère, la plus charmante des déesses, pouvait sortir des flots pour venir l’écouter et le plaindre sur la grève.

Pour découvrir le vrai fond de cette âme mobile et sensible, il faudrait encore assister à l’entrevue de Priam et d’Achille, au revirement qui s’y produit quand le vieillard, « portant à sa bouche les mains de l’homme qui a tué son fils, » adresse à son hôte la prière qui commence par ces mots : « Souviens-toi de ton père, ô Achille égal aux dieux ! » Mais cette analyse, si l’on voulait l’appliquer à tous les personnages de l’Iliade, risquerait de mener loin ; il n’en faut pas tant pour prouver que le poète excelle à marquer, par des nuances finement saisies, les différens aspects que prend, d’un homme à un autre, tel ou tel défaut, telle ou telle qualité. On a vu de quelle manière il arrive à créer des êtres qui, malgré leur apparente simplicité, sont nettement définis et par suite bien vivans, plus vivans que ne le sont, dans le monde réel, ces êtres effacés et vulgaires qui ne se distinguent pas les uns des autres par des caractères franchement accusés. Que nous voilà loin de la poésie naïve et populaire qui se contente d’ébaucher, par quelques touches hardies et brusques, des portraits qu’elle n’achève pas et qui laissent souvent l’esprit incertain !

Où se révèlent plus clairement encore une maturité d’esprit et une science de composition que l’on est surpris tout d’abord de trouver ici, c’est dans l’artifice, déjà signalé, par lequel le poète a mêlé à l’action de l’Iliade un héros qui, d’après l’âge que lui attribue la légende, ne devait pas figurer parmi les preux qui prirent Troie. En s’arrangeant pour donner une place à Nestor dans les rangs de l’armée d’Agamemnon, Homère a eu la pensée d’établir un lien entre les générations héroïques et d’en indiquer la suite ; il a, de plus, cherché et obtenu un effet dont le succès était certain. On pourrait, au besoin, s’aider de nos chansons de geste ou même d’œuvres littéraires bien plus modernes, des pièces historiques de Shakspeare et des romans de Balzac, pour se représenter le genre de plaisir que devait goûter le public du temps à voir reparaître