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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/606

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REVUE DES DEUX MONDES.

délicat, que distinguait de ses rivaux une oreille plus sensible et plus fine. On est tenté de croire qu’il n’est autre qu’Homère. Consultez l’histoire de la poésie lyrique, qui succédera, en Grèce, à la poésie épique ; tous les poètes dont elle a fait la gloire, tous ceux qui s’y sont fait admirer pour la puissance de leur imagination et pour les beautés originales de leur style ont été, en même temps, les créateurs de formes rythmiques nouvelles ; on devait à Archiloque le trimètre iambique et le tétramètre trochaïque, à Arion le dithyrambe, à Alcée et à Sapho les strophes qui portent leur nom.

En tout cas, si l’auteur de l’Iliade n’a pas eu le mérite de l’invention, ce que nous ne saurons jamais, tout au moins ne peut-on lui refuser l’honneur d’avoir compris combien ce type était supérieur à tous ceux qui lui avaient fait et qui lui faisaient peut-être encore concurrence, à tous ceux que la poésie naissante avait mis à l’essai. Par le parti qu’il en tira, il lui valut le privilège de devenir et de rester à tout jamais le mètre héroïque, comme l’appelaient les Grecs, c’est-à-dire le seul mètre qui fût digne d’être employé à célébrer les prouesses des héros, ces ancêtres légendaires de la race hellénique, les brillans acteurs de cette histoire merveilleuse à laquelle l’imagination grecque, même après Hérodote et Thucydide, s’intéressa toujours bien plus vivement qu’à l’histoire vraie. Cet instrument, tel qu’il se révélait dans l’Iliade, parut aux générations qui suivirent si accompli de tout point, que personne, même dans les siècles les plus raffinés, ne tenta d’en modifier le jeu, d’en raccourcir ou d’en allonger les cordes, d’en changer le timbre. Les étrangers mêmes en subirent la séduction. Lorsque Rome s’éprit de la Grèce, le premier souci des écrivains philhellènes, ce fut d’importer l’hexamètre en Italie et de l’y acclimater ; or l’entreprise était malaisée. Le fond primitif du latin était pauvre en dactyles ; par l’effet des contractions qu’y avaient subies nombre de désinences nominales et verbales, on y trouvait surtout des ïambes, des trochées et des spondées. Ennius et ses continuateurs ne s’arrêtèrent pas à ces difficultés. Pour que la langue admît les systèmes dactyliques, ils la remanièrent hardiment, ils mirent de côté certaines formes récalcitrantes, ils en introduisirent de nouvelles, et, grâce à ces expédiens, ils firent si bien que Lucrèce et Virgile, deux siècles plus tard, n’éprouvaient plus aucun embarras à couler le métal de leurs pensées dans le moule dont les aèdes éoliens avaient jadis tiré la matière d’un idiome où les voyelles brèves surabondaient, ici appuyées l’une sur l’autre, là séparées par des consonnes simples, et où le dactyle naissait sans effort de leur multiplicité.

Cet artiste, sûr de son propos, qui sait choisir avec une liberté si judicieuse et si hardie, dans les élémens de provenance diverse qu’il a sous la main, ceux dont il pourra tirer le meilleur parti,