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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/595

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LA QUESTION HOMÉRIQUE.

d’un moindre nombre de pieds ; les métriciens croient y apercevoir la trace d’une soudure qui aurait réuni en un seul tout deux parties autrefois distinctes ; puis on se préoccupa de lui assurer l’ampleur qui convenait à la noblesse du thème, et il est possible que l’on ait essayé d’aller jusqu’à des systèmes de sept à huit dactyles ; mais, à l’épreuve, on reconnut que six de ces groupes constituaient le plus grand nombre de syllabes que le chanteur pût aisément prononcer sans reprendre haleine ; au-delà de cette limite, l’effort se faisait sentir. La voix commençait même à tomber, au moment où elle atteignait cette limite ; ainsi s’explique le parti que l’on prit d’écourter le pied final, de remplacer le dernier dactyle par un trochée. La syllabe terminale était à peine entendue, dans le mouvement que faisaient les poumons afin de se remplir d’air pour lancer le vers suivant ; on s’habitua donc à ne point attacher d’importance à la quantité de cette syllabe, et ce fut ainsi que le spondée remplaça souvent le dactyle à la fin de l’hexamètre. On arriva de même, par toute une suite d’expériences, à faire un choix entre les différentes coupes ou césures que comportait le vers ; tandis que l’on s’attachait à éviter celles qui paraissaient mal sonner, les autres étaient recherchées pour l’effet heureux qu’elles produisaient, et elles donnaient le moyen de varier les allures du vers sans en rompre la cadence.

Ce vers dont la destinée et le rôle ont été si brillans, cette langue dont la richesse fournit au poète tant de formes toutes prêtes à entrer dans le vers et à y prendre une place comme marquée d’avance, tout cela témoigne très haut de cette activité poétique, de cette élaboration prolongée qui avaient précédé l’apparition des deux grandes épopées. Si de l’étude des formes on passe à celle de la valeur et du sens des mots, on a la même impression : partout on rencontre, dans l’Iliade, ce que l’on peut appeler l’élément antérieur et primitif, celui que ne suffisent pas à expliquer le poème lui-même et les habitudes d’esprit qu’il suppose, les traditions qu’il met en œuvre. Prenez, par exemple, les épithètes dites homériques, ces adjectifs que l’on voit reparaître chaque fois que revient le nom qu’elles qualifient. Pour peu que l’on ait quelque idée des lois qui président à l’évolution de l’intelligence et des idiomes qui lui servent à exprimer ses pensées, on sent, on devine que ce n’est pas l’auteur de l’Iliade qui a introduit ces épithètes, comme un ornement cherché et voulu, dans la trame de sa poésie. Si l’on embrasse, dans une vue d’ensemble, toute l’histoire du développement de la langue grecque, on peut dire que ces épithètes correspondent à la seconde des phases qu’a traversées cette langue, à la seconde période de cette vie qui devait être si longue et si pleine.