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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/593

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LA QUESTION HOMÉRIQUE.

de son temps, qui empruntaient à la désuétude où ils étaient déjà presque partout tombés je ne sais quel air mystérieux et sacré. Quant aux formes doriennes, on a reconnu, en y regardant de plus près, qu’il n’y en a pas, à vrai dire, dans l’Iliade ; de celles que l’on qualifiait ainsi, les unes n’étaient nées que de leçons incorrectes qui ont été corrigées dans les meilleures éditions du texte, et les autres s’expliquent par les habitudes du dialecte éolien[1]. Ce qui subsiste, c’est le mélange de l’éolisme et de l’ionisme. Comme M. Croiset le fait remarquer, les formes éoliennes se rencontrent tout d’abord dans un grand nombre de locutions traditionnelles ; mais l’emploi de l’éolisme dans la langue homérique n’est pas restreint à ces formules et à ces épithètes consacrées. On trouve ailleurs encore que, dans cette sorte de répertoire traditionnel, dans des passages qui n’ont pas ce caractère, beaucoup de formes éoliennes substituées à des formes ioniennes quand la nécessité de la mesure l’exige ; on les trouve même là où elles sont, non pas indispensables, mais simplement plus commodes.

Tout fréquent que soit le retour de ces formes, c’est l’ionien qui fait le vrai fond de la langue épique ; mais il est difficile d’admettre que cet ionien corresponde exactement à celui qui aurait été parlé, du temps où sont nés ces poèmes, dans l’une ou l’autre des villes de l’Ionie. Ce qui rend cette hypothèse très invraisemblable, c’est le fait bien constaté que le poète a souvent le choix, pour un même mot, pour une même flexion, casuelle ou verbale, entre trois ou quatre formes différentes, qui ont d’ailleurs absolument la même valeur ; or, l’expérience le prouve, nulle part, chez aucun peuple, le langage vivant et spontané ne reste dans cette indifférence qui serait un embarras pour l’esprit ; toujours, parmi toutes les formes que pourraient lui fournir ses ressources propres, les procédés de dérivation dont il dispose, il en choisit une et il laisse tomber les autres, ou, pour mieux dire, il ne les crée pas, il ne les appelle pas à l’existence. Ne lui demandez pas les raisons qui le décident, il n’en a pas conscience ; elles sont instinctives et secrètes, mais elles n’en agissent que plus impérieusement. L’usage courant ne connaît pas ces hésitations des grammairiens qui mettent parfois, dans leurs paradigmes, deux formes l’une à côté de l’autre ; partout et toujours, dans les limites d’un district de quelque étendue, d’une ville pu même d’un de ses quartiers, il prend résolument son parti et s’y tient pendant un temps plus ou moins long, jusqu’au jour où il en change, par l’effet d’une de ces causes qui modifient et qui renouvellent perpétuellement les langues.

On a donné, du mélange des deux dialectes, une de ces explica-

  1. Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. I, p. 260.