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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/589

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LA QUESTION HOMÉRIQUE.

quelqu’une des grandes scènes du poème ; d’autres fois, quelques vers m’occupaient toute une matinée ; un épisode, moins encore, une comparaison, une simple épithète, me suggéraient des réflexions que je jetais à la hâte, en abrégé, sur les marges de mon exemplaire ; le soir, je les développais et les tirais au clair ; je rédigeais et je classais ces notes, d’où je comptais tirer la matière de mon enseignement. Tantôt assis dans ces prés que les humides caresses du vent d’ouest gardent éternellement verts, tantôt étendu sur le sable humide de la grève, jusqu’au moment où la marée montante venait me mouiller les pieds et m’avertir de la fuite des heures, j’employai ainsi trois mois, qui comptent parmi les temps les plus heureux de ma vie, à lire l’Iliade de la première à la dernière ligne. Je souhaitais, j’espérais en faire autant pour l’Odyssée, et celle-ci aurait été plus vite lue ; chaque jour, la langue homérique me devenait plus familière. Le temps me manqua pour remplir tout mon programme ; ce n’est pas aux seuls collégiens que les vacances paraissent toujours trop courtes. À peine avais-je terminé l’Iliade que le moment était venu de retourner à Paris, pour y reprendre la chaîne de ces occupations multiples et brisées qui ne permettent pas à l’esprit de se recueillir, de se dégager du présent, et d’avoir du passé, par instans, une vision aussi pleine et aussi claire que l’est celle du paysage entrevu, la nuit, à la lueur d’un éclair. Depuis lors, la vie est ainsi faite, je n’ai jamais retrouvé les quelques semaines de loisir qui m’auraient été nécessaires pour reprendre et pour achever cette lecture.

L’étude que j’avais entreprise est donc restée incomplète ; mais n’est-ce pas surtout de l’Iliade que se sont occupés les critiques qui ont émis une opinion sur les origines de l’épopée ? N’est-ce pas d’elle qu’ils partent et à elle qu’ils reviennent toujours, dans leurs raisonnemens et leurs conjectures ? l’Iliade est le plus beau des deux poèmes ; c’est aussi le plus ancien, comme les Grecs l’avaient senti, ce qu’ils disaient à leur manière en attribuant l’Iliade à la jeunesse et l’Odyssée à la vieillesse d’Homère. Arrivez à montrer qu’il convient de voir dans l’Iliade l’œuvre d’un homme de génie qui ordonne et qui utilise les matériaux poétiques élaborés par ses prédécesseurs, et la preuve sera faite pour l’Odyssée. Plus on descend dans le temps, plus on s’éloigne de la période vraiment primitive, de celle où les aèdes, les chanteurs comme Phémios ou Démodocos, célébraient, dans des récits de courte durée, tel ou tel de leurs héros favoris, racontaient telle ou telle de ses aventures et de ses prouesses, et mieux on s’explique la naissance d’un poème digne de ce nom, où, dans un cadre spacieux et d’un ferme dessin, viennent se grouper et agir de concert plusieurs de ces personnages dont chacun avait eu d’abord son histoire séparée, sa geste parti-