Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/531

Cette page n’a pas encore été corrigée


serait suffisante pour bien peindre, la réception enthousiaste qui attendait Frédéric dans cette ville de Berlin qu’il avait laissée, six semaines auparavant, tremblant pour sa propre sécurité, et où il rentrait pacifique et triomphant, deux fois couronné par la victoire. « Vive Frédéric le Grand ! » Ce fut le cri qui retentit d’un bout de la cité à l’autre, et auquel la postérité à fait écho. Ce que nous savons des sentimens qui animaient Marie-Thérèse, et qu’elle avait fait partager à ses sujets, laisse aussi facilement deviner avec quel morne abattement fut reçue à Vienne la nouvelle du traité conclu à Dresde. « La plus lamentable défaite, dit l’ambassadeur vénitien Erizzo, n’aurait pas causé plus de douleur. » Rien assurément ne prouve mieux que, pour agir sur l’esprit des peuples comme pour déterminer la suite des événemens, une forte impression morale pèse souvent d’un plus grand poids que les plus importans résultats matériels ; car, après tout (M. d’Arneth le fait observer avec raison), de cette seconde lutte engagée contre l’ennemi de sa grandeur, l’Autriche sortait intacte, n’ayant perdu, cette fois, ni un pouce de son territoire ni une parcelle de sa puissance effective : tout ce qui venait d’être cédé à Dresde avait déjà été accordé à Breslau deux années auparavant ; et, dans cet intervalle, Marie-Thérèse avait acquis, sans nouveau sacrifice, l’avantage de rajeunir la tradition des Habsbourg en fixant le saint-empire dans sa nouvelle famille, et elle avait même su se délivrer, par la soumission humiliée de la Bavière, de la seule rivalité qu’eussent redoutée ses aïeux. C’était Frédéric, au contraire, qui, ne retirant aucun profit de ses nouvelles victoires, se trouvait, en définitive, avoir en pure perte versé le sang, dépensé l’argent, risqué le repos de ses sujets. Il semblait donc que, dans le partage de ses faveurs, la fortune eût donné à Marie-Thérèse la réalité dont elle ne laissait que l’ombre à Frédéric ; mais c’était une ombre entourée d’une auréole lumineuse dont le reflet éclairait les voies de l’avenir. Personne ne s’y trompa. — « Vous verrez, disait avec désespoir l’électeur de Trêves au résident de France, que ce prince va être plus redoutable que ne l’a jamais été la maison d’Autriche, et qu’il fera trembler l’Europe. » Mais quel fut, peut-on se demander, l’effet produit en France par cette paix où nous n’étions pas compris, et qui nous laissait, pour la seconde fois, porter seuls tout le poids d’une coalition ? C’est ce dont on a, au premier moment, quelque peine à se rendre compte. Ce qu’il y a de certain, c’est que rien ne ressembla au cri d’indignation et d’angoisse qui s’était élevé, deux ans plus tôt, quand le traité de Breslau éclata comme un coup de foudre au milieu d’une confiance générale. L’événement, au contraire, fut pris avec un calme relatif, tenant à plus d’une cause qu’il est intéressant de