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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/524

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presque toujours adressé la parole, et comme c’est un esprit caustique, j’ai eu toutes les peines du monde à retenir le péché originel dans mes répliques. Peste soit de toutes les négociations ! Celle que j’avais le plus à cœur n’a en aucun succès,.. celle que je déteste avance avec un succès incroyable ! » — Et, en sortant de l’audience, il montrait aux amis que l’Autriche avait encore à Dresde (ils étaient nombreux) les termes qui lui étaient proposés ; il leur demandait si on pouvait s’expliquer qu’ils ne fussent pas plus sévères, et si tant de modération ne cachait pas quelque piège [1].

Le 23, au matin, cependant, tout était réglé, et l’acte définitif allait être rédigé dans la journée, quand on vint annoncer à Frédéric l’arrivée d’un messager de l’ambassade de France à Berlin, porteur d’une lettre de Louis XV. La communication ne pouvait arriver plus à point pour compléter son triomphe.

Ce n’était pas l’ambassadeur lui-même qui apportait la missive royale, comme il semble que c’eût été le devoir de son poste : Valori confesse dans ses Mémoires qu’il n’avait pas osé se risquer à mêler sa personne, si récemment maltraitée, au chœur d’ovations enthousiastes qui devait entourer le vainqueur. Il venait, en effet, d’avoir un avant-goût des rebuts qu’il aurait eu à souffrir dans une compagnie où il n’était pas appelé. Étant venu à la cour pour apporter comme tout le monde ses félicitations, il y avait rencontré l’aide-de-camp que Frédéric envoyait aux deux reines, sa femme et sa mère, pour leur annoncer la nouvelle de l’heureuse issue de la crise. L’officier l’aborda et le prit à partie pour lui dire à haute voix : « Le roi me charge, monsieur, de vous faire savoir qu’il sait triompher de ses ennemis sans le secours de ses alliés. »

« L’apostrophe, dit Valori, m’embarrassa un peu : » on le conçoit sans peine. Dès lors, pourquoi aller chercher à Dresde de nouvelles avanies ? Il y tomberait au milieu de conférences ouvertes entre la Saxe, l’Angleterre et l’Autriche, où on ne lui ferait sûrement pas la grâce de l’admettre, et où, tout le monde ayant la parole, excepté la France, il resterait à la porte dans une sotte attitude. Il se décida donc à charger de l’envoi son secrétaire d’Arget, le même qui avait témoigné tant de courage et de présence d’esprit dans le guet-apens de Jacomirs, et qui, délivré moyennant rançon, était venu rendre compte à Frédéric lui-même de tout ce qu’il avait observé pendant sa détention dans le camp autrichien. Le roi avait été frappé de son intelligence, et témoignait le désir de l’attacher à sa personne. C’était donc un visage agréable qu’on envoyait à Frédéric pour s’acquitter d’une commission qui courait le risque de ne pas l’être.

  1. D’Arneth, t. II, p. 156-160, 444-445 — Valori, Mémoires, t. I, p. 255-256.