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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/467

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personnages vivaient mal, semblaient impunis et pourtant ne finissaient pas bien, les héros de ce petit livre donnaient soudain l’exemple de l’innocence et du bonheur. Oui, vraiment, ils osaient paraître en public dénués de tout crime, de tout vice, de toute mauvaise habitude, et même de toute mésaventure. Ils se dispensaient de l’adultère, et des autres misères humaines, et même de la misère. A la dernière page, si l’on eût commencé par là, on les eût trouvés rayonnans de béatitude et d’or, comblés de joie et de richesse : au moins les aurait-on pris pour des coquins… Eh bien ! non, en remontant le cours de leur histoire, on les voyait toujours purs, jusqu’au berceau. N’était-ce pas de quoi s’étonner ? Ce fut un scandale honorable.

L’innocence et le bonheur de ses héros, pour un auteur, sont de grands avantages : à de noirs procès-verbaux, l’enfantine humanité préférera toujours les contes bleus. Mais quoi ! ces avantages ne suffisent point : il ne faudrait pas que la critique les fit payer trop cher en les signalant avec malice. A quiconque les lui reprocherait ou l’en féliciterait perfidement, M. Ludovic Halévy aurait le droit de dire : « Faites-en donc usage, et imitez-moi ; je vous le donne en mille ! » Et, de fait, son 9 thermidor n’a pas eu de suites. Les encouragemens ont assez abondé : le désir d’un succès pareil a dû germer dans bien des cœurs, et même dans plusieurs qui n’avaient pas de parti-pris pour la vertu. Citez-moi un autre Abbé Constantin ! C’est que ce petit livre a de rares qualités, oui, les plus rares aujourd’hui, où tant d’autres se trouvent à profusion sur le marché des lettres ; et, dans ce temps où nombre de beaux ouvrages sont fourmillans de défauts, il n’en a guère. La caractéristique du talent de M. Ludovic Halévy, c’est la prudence. Il n’emploie pas ces couleurs qui peuvent réjouir les yeux, mais qui peuvent aussi les blesser, et qui, même les ayant réjouis, risquent de passer de mode : un simple trait, voilà son procédé, mais un trait juste et fin ; on ne dessine pas plus nettement. Sur une œuvre ainsi exécutée, on ne voit guère que le temps ait de prise : un bon garant, M. Anatole France, a pu dire que ce petit livre était « né classique. » Et cette sobriété, qui est une élégance, la plus sûre et la plus durable, et cette parfaite mesure, qui suppose l’entière maîtrise de soi, M. Ludovic Halévy sait la garder en toutes choses, même dans sa morale ; regardez-y de près : il n’y a pas, dans l’Abbé Constantin, un débordement de vertu. Savez-vous que ces fameux avantages, dont nous parlions tout à l’heure, sont des avantages terribles ? Dieu m’en préserve ! Si je racontais l’histoire d’un bon petit lieutenant, filleul d’un bon vieux curé, qui épouse une bonne jeune fille, munie d’une bonne dot, je serais entraîné à prêcher. M. Ludovic Halévy, point : au moment précis où les malins qui le guettent supposent qu’il va tourner au sermonnaire, il s’arrête ; il est plus malin qu’eux. Ecoutez-le plutôt :