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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/461

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vénération familière et attendrie. Pour y toucher, ils ont eu eux-mêmes ces mains légères et retenues, ces chastes caresses qu’ils lui prêtent dans l’exercice de son ministère, autour du corps des malades, — et aussi le geste respectueux, signe de reconnaissance et presque d’adoration, par lequel des doigts encore faibles frôlent ses doigts pâles ou sa robe de laine blanche.

Il convient de reconnaître, à l’honneur de MM. de Goncourt, ce trait de leur nature et de leur talent : cette délicatesse de femme onde convalescent, tournée au bénéfice de l’art. Sans doute, ces esprits jumeaux, penchés sur l’humanité « saignante, » apparaissent ailleurs comme des chirurgiens peu dégoûtés, peu ragoûtans ; ils ont ici quelque chose de la grâce consolante des sœurs de charité. Ces mêmes hommes, qui devaient signer Germinie Lacerteux, et dont le survivant signerait seul la Fille Elisa, ont pu écrire Sœur Philomène. C’est que la délicatesse dont nous parlons n’est pas seulement l’habileté (en ce sens, l’opérateur, lui aussi, quelque brutal qu’il paraisse, est le plus souvent délicat) ; c’est encore une certaine finesse aristocratique du cœur. Jusqu’au fond de l’âme, et surtout au fond, MM. de Goncourt sont gens de bonne compagnie. Entre hommes, ou lorsqu’on est supposé entre hommes, ils n’ont pas peur d’un gros mot, je le sais : si vos oreilles sont prudes, n’entrez pas sans frapper ! Mais je défie que vous surpreniez ces francs artistes en flagrant délit de grossièreté de sentimens. Avant M. Zola, — sinon avant Victor Hugo, — ils donneront droit de cité dans le roman au vocable introduit dans l’histoire par Cambronne.. ; mais dans cette salle d’hôpital, où ils viennent chercher des études pour leur tableau, voyez comme ils pensent à Béranger, « à cet auteur qui a trouvé drôlichon de faire entrer au paradis une sœur de charité et une fille d’Opéra, avec des états de service se valant à ses yeux : » ils y pensent « comme on penserait à un goujat en goguette [1]. » Le sujet de ce livre-ci, enfin, s’il faut le rappeler d’une seule phrase, — mais alors c’est de paroles imaginées exprès que je voudrais me servir, plus subtiles que les nôtres et plus pudiques, — c’est, dans un hôpital, l’amour d’une religieuse pour un interne… Eh bien ! tout inquiétante que soit la matière, l’intention des auteurs est si pure, leur observation si loyale, leur émotion si généreuse, — et leur style si juste, — que l’œuvre d’art ne saurait blesser ni marne alarmer les consciences.

Au théâtre, cependant, cette innocence de l’œuvre d’art pourrait-elle durer ? C’était la première question et la plus grave. Il ne s’agissait pas, à la vérité, de produire Sœur Philomène sur une estrade publique, mais dans un lieu presque secret, à tout le moins discret,

  1. Journal des Goncourt, 2 vol. in-18 ; Charpentier, éditeur.