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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/384

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Attribuez-vous à l’officier qui commande une de ces puissantes unités ? Le grade de colonel me paraît ici inférieure la gravité de la fonction. En tout cas, je voudrais que deux navires de haut bord accouplés, — deux matelots de combat, comme je les appelai jadis, — fussent toujours placés sous les ordres d’un contre-amiral.

« J’expose aux capitaines, écrit l’amiral Roussin, l’objet de la mission. Ils sont tous d’avis, ainsi que les pilotes, que l’escadre ne peut entrer dans le Tage qu’avec un vent sous vergue, c’est-à-dire du nord-ouest au sud-sud-est par l’ouest. Je leur remets des instructions sur l’entrée, sur les préparatifs du passage et du combat, un ordre du jour aux équipages, un tableau de l’ordre de marche et de l’ordre de bataille. »

Le journal de bord, on le voit, devient bref. Pas une phrase inutile : le temps presse. C’est pour son ami, le baron Tupinier, que l’amiral Roussin garde ses effusions : « Mon cher ami, lui écrit-il le 8 juillet, me voici en face du dénoûment ; mais je commence à craindre qu’il ne tourne mal. Les vents sont cloués du nord-est au nord. Il faut absolument vent arrière ou vent largue pour faire entrer ici une escadre, sous peine de la jeter à la côte. Je ne connaissais point Lisbonne. Je n’ai pas en le temps de discuter l’affaire et de présenter des objections. La brièveté des instructions que j’ai reçues et la couleur pressante qu’elles avaient m’ont porté à penser qu’il n’y avait qu’à se baisser et courir. Mais voici bien d’autres affaires. Nous sommes en pleine saison de vents de nord-est. Ils durent depuis deux mois, sans autre interruption que des calmes, et cela ira ainsi, assurent les pilotes, jusqu’à la fin d’août. Ajoutez que l’escadre, n’ayant plus que quarante-cinq jours d’eau, ne peut guère rester ici plus de vingt-cinq jours. Et si, durant ce temps, les vents d’ouest ne viennent pas ! On n’avait donc nuls renseignemens sur Lisbonne ! Nuls renseignemens, si ce n’est les on-dit des jeunes bavards qui font claquer leur fouet quand-il n’y a rien à faire, et qui baissent le ton quand ils sont là, — comme je le vois ici. Nous sommes aujourd’hui sous la dépendance absolue du vent. La force de Lisbonne est autant dans la nature des localités, des bancs, des vents et des courans que dans les forteresses. Les Portugais les regardent comme inexpugnables, par la raison qu’elles n’ont jamais été forcées. Il n’y a que le vent arrière qui puisse réduire aux obstacles militaires les difficultés. Adieu, mon ami. Je commence à avoir de bien cruelles inquiétudes. La saison a mille chances pour une contre nous, quoiqu’il ne faille que quelques heures de vent d’ouest pour entrer. Je ne suis qu’à deux lieues des forts. Je vous embrasse. »