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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/378

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seule, toute la solidité de la force navale mise à la disposition de l’amiral Roussin. Rien n’eût, été possible sans son concours. Les vaisseaux de ligne qui la composaient provenaient de l’ancienne escadre du Levant. Ce n’étaient donc pas des vaisseaux novices, mais des vaisseaux lentement exercés, formés à la meilleure des écoles. L’amiral de Rigny se réservait, quand viendrait la discussion du budget, de le faire remarquer à la chambre. Ce fut son grand argument, lorsqu’il lui fallut emporter d’assaut le maintien en principe d’une escadre d’évolutions permanente. Importante conquête dont nous sommes redevables à la sagacité d’un ministre hors ligne et au succès presque invraisemblable de l’expédition du Tage !

Ce qui rehaussait encore la valeur de ce puissant secours, c’est qu’il était amené par un officier-général réputé à bon droit un de nos meilleurs hommes de mer et de guerre, par l’ancien commandant de la frégate l’Armide, de cette frégate que les Anglais saluaient, à Navarin, de leurs acclamations, par le contre-amiral baron Hugon. Né à Granville, inépuisable pépinière de marins, le 31 janvier 1783, Gaud-Amable Hugon touchait alors à la cinquantaine. Il conservait encore toute sa verdeur. Sous des dehors un peu rudes, ce vétéran des campagnes de l’Inde cachait un grand fonds d’instruction et une bonhomie souriante, indice de la plus sérieuse bonté. Il appartenait cependant à la vieille école. Les aspirans ne l’auraient jamais trouvé familier. Quand ils l’accompagnaient à terre dans son canot, ils devaient se tenir respectueusement à l’extrémité de la chambre de l’embarcation, sans capote cirée, quel que fût le temps ; assis les bras croisés, réservés et silencieux, sur le bout du banc. L’amiral daignait-il leur adresser la parole, c’était pour leur demander « l’âge de la lune. » Il fallait répondre à l’instant et ne pas perdre de temps à consulter sa mémoire. Un aspirant qui n’eût point connu, à un jour quelconque, l’âge de la lune, courait le risque d’être mal noté. L’amiral Hugon me rappelle encore aujourd’hui le général Pélissier dans les momens où l’épais sourcil noir de ce chef honnête et rigide ne se fronçait pas. C’était la même inflexibilité apparente, le même amour de la discipline, la même équité scrupuleuse dans l’appréciation des services. Les bons officiers, les vaillans matelots, rencontraient dans l’amiral Hugon un sérieux protecteur, un patron peu verbeux, peu démonstratif, profondément pénétré néanmoins des devoirs qu’il lui semblait avoir contractés envers les braves gens qui s’étaient, comme lui, donnés tout entier à la dure profession dont il avait fait le culte et l’honneur de sa propre vie. Le doux besoin de plaire fut la force et le charme de l’amiral Lalande : l’amiral Hugon ne demandait que de l’obéissance.