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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/229

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d’une main pieuse et tremblante, les dédales en seraient si tortueux que, pour apprendre seulement à ne s’y pas égarer, ce serait trop peu qu’une « vie tout entière ! » Ces textes de loi, — qui pénètrent et qui enveloppent la vie tout entière, qui régissent l’organisation de la famille et de la propriété, la matière du mariage et celle de la filiation, qui déterminent la forme et qui sont le lien de la société civile, qui font eux seuls toute la validité des contrats et des obligations, qui nous saisissent à la naissance, et qui même à la mort ne nous lâchent pas encore tout à fait, — ils seraient si obscurs, ou plutôt si douteux, que les « intelligences les plus brillantes, » sans une longue initiation, n’en sauraient d’elles-mêmes entendre le sens et pénétrer la profondeur cachée ! Tant pis alors pour le Code, et tant pis pour la loi ! Car ce serait avouer que ce qui nous importe le plus nous est le plus difficile à comprendre, et par suite nous doit demeurer le plus étranger. Ce serait donner raison à tous ceux qui se plaignent qu’au lieu que les jurisconsultes aient été inventés pour interpréter les lois, ce sont les lois qu’il semble que l’on ait inventées pour « ouvrir une carrière » à l’esprit subtil et contentieux de nos jurisconsultes. Ce serait enfin nous rendre, si jamais nous l’avions abdiqué ou perdu, le droit d’y vouloir voir clair, et, du milieu de cette végétation parasite qui les enlace et qui les étouffe, le droit de dégager, chacun pour notre part, la justice et l’humanité.

Je sais ce que l’on peut répondre, qu’il en est du droit comme de la morale même, que les prescriptions n’en ont pu tout prévoir et régler par avance, que la jurisprudence, ayant une même origine, a le même fondement que la casuistique. Oui, la réalité, féconde en combinaisons imprévues, crée tous les jours, pour ainsi dire, de nouvelles espèces, auxquelles il faut bien, si l’on ne veut laisser l’arbitraire s’introduire dans la loi, que l’on applique, en les combinant eux-mêmes d’une manière nouvelle et adroite, les principes anciens. Je sais également que, si la loi morale n’est pas toujours très claire, à plus forte raison le doit-on avouer de la loi positive. Comme il y a d’ailleurs des devoirs mêmes qui se combattent, et dont on se demande lequel des deux doit l’emporter sur l’autre, il y a des lois aussi qui se rencontrent, il y a des textes qui se heurtent, il y a des dispositions qui s’opposent et qui se contredisent. Dans une société un peu civilisée, où les relations se compliquent à mesure qu’elles s’étendent, et où les intérêts ne se superposent pas, mais s’entre-croisent, la science du jurisconsulte est donc aussi nécessaire que l’est celle du casuiste aux âmes délicates, qui voudraient concilier des obligations également impératives, quoique d’ailleurs contradictoires. Mais, comme il y a toujours quelques principes de morale dont la casuistique, sous peine de mériter tout le mal que l’on en a dit, doit avoir le plus grand soin de ne pas