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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/226

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moins une thèse. Et comment, à vrai dire, la comédie pourrait-elle aller autrement à son but, en admettant qu’il fût, non pas même de corriger, mais seulement de peindre les mœurs ? si les mœurs ne sont en effet que la perpétuelle et changeante accommodation de la faiblesse humaine aux nécessités de la vie sociale et aux prescriptions de la morale théorique ? c’est-à-dire l’occasion, ou la matière même, de tous les cas de conscience et de tous les conflits juridiques.

Ce qui était vrai déjà du temps de Molière l’est bien plus encore de nos jours ; et nous ne sommes pas devenus plus sérieux, mais plus curieux, et pour cause, de beaucoup de questions dont nos pères ne se souciaient guère. Nous n’admettons pas encore que le théâtre soit une école, une tribune, ou une chaire. Si nous n’avons que des notions vagues sur les droits du conjoint survivant ou sur la réserve de l’enfant naturel, nous ne louons pas, pour nous en éclaircir, un fauteuil d’orchestre. Et, au théâtre comme dans le roman, nous voulons toujours que la leçon ne se sépare pas du divertissement. Il n’est pas moins certain que, si les romanciers et les auteurs dramatiques ont pu jadis demeurer étrangers à tout ce qui n’était pas leur art, ils ne le peuvent plus désormais, et que leur art même s’en est corrompu, ou altéré, si l’on veut, mais aussi élargi d’autant. Cette belle indifférence dont on a tant loué le malheureux Flaubert est d’un sot, en trois lettres, et nous ne la permettons plus qu’aux artistes dont nous savons bien que tout le talent se réduit à enfiler des mots. Nous aimons que l’on nous irrite, et au besoin que l’on nous exaspère, en nous inquiétant sur les opinions que nous croyons avoir : nous nous sentons vivre en effet alors d’une vie moins égoïste que la vie quotidienne. Nous demandons encore que l’on fasse pour nous, qui n’en avons pas le loisir, cette espèce d’enquête sociale dont nous éprouvons l’intérêt et l’utilité tous les jours, s’il est vrai, comme on l’a dit, qu’il n’y ait rien de plus important pour l’homme que de connaître l’homme. Nous voulons enfin qu’en nous divertissant, ou quelquefois en nous attristant, l’art achève et complète en nous l’éducation commencée par l’expérience et par la vie. Et c’est une autre manière d’aimer ou de comprendre l’art, c’en est une pourtant ; et c’est un autre art, plus utilitaire, en un certain sens, et moins pur, moins élevé comme tel, mais c’est toujours de l’art ; et plus nous irons, plus on peut croire que si l’art de l’auteur dramatique et du romancier continue de se modifier, ce sera dans ce sens.

Que pensera-t-on alors du théâtre de M. Dumas ? de l’Étrangère et de la Femme de Claude ? ou de l’Ami des femmes et du Fils naturel ? Peut-être le contraire de ce que l’on en pense aujourd’hui, quand on en loue, je ne dis pas plus que de raison, mais non pas sans quelque perfidie, les rares qualités dramatiques ; — pour en attaquer d’autant