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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/199

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LA VIE DE CHARLES DARWIN.

à Ilkley, où il subit un traitement hydrothérapique, tout en achevant la correction des épreuves. Enfin, en novembre 1859, l’Origine des Espèces voit le jour.

Il n’entre pas dans le cadre de cette étude d’analyser cette œuvre capitale, dont divers écrivains ont déjà, ici même, entretenu nos lecteurs, à commencer par M. Laugel. L’on se rappelle que Darwin y propose une théorie nouvelle de l’origine des espèces, contraire à celle qui était jusque-là classique, à celle des créations spécifiques, et que sa théorie repose sur la variabilité et la sélection naturelle, lesquelles suffiraient à faire dériver toutes les espèces d’un nombre très restreint de types originels, grâce à des lois générales constamment en action. Il nous sera cependant permis de nous arrêter un instant sur l’accueil qui fut fait à ce livre, qui bouleversa les esprits, non point tant par ce qu’il renfermait que par l’extension logiquement imposée aux conclusions purement zoologiques par l’esprit des lecteurs intelligens. Les 1,250 exemplaires de la première édition sont enlevés le jour de la vente, et aussitôt l’éditeur Murray travaille en hâte à en tirer 3,000 exemplaires de plus. À ce point de vue, — secondaire d’ailleurs, — le succès est grand, et il indique de la part du public une ardeur considérable, ce qui ne laisse pas de surprendre Darwin. Mais ce qui intéresse plus que le succès de librairie, si significatif soit-il pour une œuvre aussi spéciale, c’est l’impression, le jugement des personnes compétentes. Darwin tient particulièrement à l’approbation de Lyell, Hooker, Gray et Huxley, qui sont à la tête des sciences naturelles. Lyell se rallie dans une grande mesure, chose fort importante pour Darwin. « D’autre part, Lyell, jusque-là le pilier des antimutabilistes (qui le considérèrent par la suite comme Pallas Athèné a pu considérer Diane après l’affaire d’Endymion), se déclara darwinien, mais non sans de sérieuses réserves, » dit Huxley dans un très intéressant chapitre par lui écrit pour l’œuvre de M. F. Darwin. Les hésitations de Lyell tiennent surtout à l’antipathie qu’il a pour un corollaire nécessaire de la théorie, l’origine simienne de l’homme. Cela ne l’empêche pas, — et c’est une preuve de grand courage et de vigueur intellectuelle de la part d’un homme qui a passé sa vie à combattre les doctrines, mal étayées, il est vrai, de Lamarck, — d’abandonner « des idées anciennes et longuement chéries, qui constituaient pour moi le charme de la partie théorique de la science, dans mes jours de jeunesse, alors qu’avec Pascal je croyais à la théorie de l’archange déchu. »

Pour Hooker, c’est un converti, — ou un « perverti, » — d’avant la lettre, et qui accepte, les théories de Darwin bien avant qu’elles ne soient portées à la connaissance du public. Il publie dans le Garde-