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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/189

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LA VIE DE CHARLES DARWIN.

de Darwin, elle est bien connue ; elle mérite de devenir proverbiale. Jamais chercheur ne fut plus consciencieux, plus exact, plus scrupuleux.

Deux petits traits insignifians en eux-mêmes montrent bien cette préoccupation de l’exactitude. M. Brodie Innes, le clergyman de Down, raconte qu’une fois, après une réunion où les affaires de la paroisse avaient été discutées, Darwin vint lui rendre visite la nuit : « Il venait pour dire qu’en réfléchissant à la discussion, et bien que ce qu’il eût dit fût tout à fait correct, il pensait que j’aurais pu en tirer une conclusion erronée, et ne voulait pas prendre son sommeil avant de s’en être expliqué. Je suis convaincu, ajoute M. Brodie Innes, que si, un jour quelconque, un fait s’était présenté à lui qui contredisait ses théories les plus chères, il aurait enregistré le fait pour le publier avant de se coucher. » L’autre fait est rapporté par M. Romanes, un de ses disciples chéris. Darwin et Romanes avaient causé ensemble le soir, et, au cours de la conversation, Darwin avait incidemment dit que le plus émouvant spectacle qu’il eût rencontré était le paysage du haut de la Cordillière. Il alla se coucher, tandis que Romanes resta au fumoir à causer avec l’un des fils de Darwin, quand, vers une heure du matin, la porte s’ouvrit et Darwin parut. Il s’était relevé uniquement pour venir dire que sa mémoire l’avait trompé ; il aurait dû parler d’une montagne du Brésil et non de la Cordillière ; après quoi, il se retira. Comme le dit M. Romanes, c’est là un trait caractéristique et qui indique bien l’extrême précision du grand naturaliste. Pour conclure, il nous sera sans doute permis de faire une citation de M. F. Darwin, qui montre bien sous quel jour il faut envisager la vie de Darwin :


À l’exception de ma mère, nul ne peut connaître l’intensité exacte de ses souffrances ni le degré de sa patience prodigieuse. Elle le préservait de tout ennui susceptible d’être détourné, et n’omettait rien de ce qui pouvait lui épargner une peine quelconque, ou l’empêcher d’être fatigué. Elle tâchait d’alléger pour lui les nombreux inconvéniens que sa maladie faisait naître.

J’hésite à parler librement d’une chose aussi sacrée que le dévoûment de toute une vie, qui sut inspirer ces soins tendres et constans. Un des principaux traits de la vie de mon père, je le répète, est que, pendant quarante ans, il n’eut jamais un seul jour de bonne santé comme les autres hommes : sa vie fut un long combat contre la fatigue et l’effort de la maladie. Et ceci, je n’ai pu le dire sans parler aussi de la condition unique qui l’a rendu capable de supporter jusqu’à la fin cette lutte et de combattre jusqu’au bout.


Comme il est toujours intéressant de savoir ce qu’un homme émi-