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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/177

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LA VIE DE CHARLES DARWIN.

de Darwin sur le Beagle, où ils servaient en qualité d’officiers, ont donné le récit des souffrances du malheureux naturaliste. Son travail était constamment interrompu, et son énergie ne pouvait le soutenir toujours ; il s’étendait dans son hamac et travaillait alternativement. Il était installé fort à l’étroit d’après Sulivan :


L’espace étroit au bout de la table aux cartes était le seul endroit où il pût travailler, s’habiller et dormir. Le hamac restait suspendu au-dessus de sa tête dans la journée, et lorsque la mer était mauvaise et qu’il ne pouvait plus rester assis devant la table, il s’étendait dedans avec un livre.

Le seul endroit où il pût enfermer ses vêtemens consistait en plusieurs petits tiroirs dans le coin, allant d’un pont à un autre. Le tiroir d’en haut était tiré lorsque le hamac était suspendu, sans quoi il n’y aurait pas eu assez de longueur, et les crochets étaient fixés dans l’emplacement du tiroir du haut. Une petite cabine sous le gaillard d’avant était réservée à ses échantillons.


Cette installation lui suffisait cependant, et Darwin soutient même que l’exiguïté de l’espace dont il disposait lui fut très utile, en ce qu’elle lui donna des habitudes méthodiques. Sa vie s’écoulait fort paisible sur le petit vaisseau ; ses relations avec les officiers et avec Fitz-Roy étaient excellentes. Tout le monde aimait « le cher vieux philosophe, » comme l’appelaient les officiers ; l’attrapeur de mouches, » selon la désignation des matelots. Mellersh écrit : « Je revois votre père en imagination avec autant de netteté que si j’avais encore été avec lui, la semaine dernière, sur le Beagle ; son sourire aimable et sa conversation ne peuvent s’oublier, lorsqu’on a vu l’un et entendu l’autre. Jamais un mot n’a été prononcé contre lui, et je crois que c’est le seul dont ceci puisse être dit parmi ceux que j’ai connus, et c’est beaucoup, car les personnes enfermées ensemble pendant cinq ans, sur un vaisseau, sont exposées à s’agacer mutuellement. »

C’est à la Terre de Feu que Darwin éprouva pour la première fois la singulière et instructive sensation résultant de la contemplation de l’homme sauvage : « Aucun spectacle ne peut être plus intéressant que celui de l’homme dans son état de sauvagerie primitif. On ne peut en comprendre tout l’intérêt que lorsqu’on en a fait l’expérience. Je n’oublierai jamais les hurlemens avec lesquels nous reçut un groupe de sauvages lorsque nous pénétrâmes dans la baie de Bon-Succès. Ils étaient assis sur une pointe de rochers, entourée d’une sombre forêt de hêtres ; ils jetaient leurs bras au-dessus de leur tête, et leurs longs cheveux pendans les faisaient ressembler à des esprits troublés d’un autre monde. »