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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/155

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leur sort put être différent de ce qu’il était, s’y résignaient, sans se douter qu’elles pourraient obtenir un jour le droit de suffrage et jouer un rôle politique. L’idée du peuple souverain était encore étrangère à la grande masse.

Pourtant les tentatives pour amener l’ouvrier allemand à réclamer des réformes politiques et économiques, en lui montrant qu’il était malheureux, n’ont pas manqué. Ces tentatives, purement spéculatives et limitées au domaine de la littérature, ne pouvaient pénétrer au sein de populations qui lisaient peu et se mêlaient moins encore les unes aux autres, retenues comme elles l’étaient sur le territoire étroit d’une multitude de petits états sans facilités de déplacement. Il y a plus d’un siècle, dès 1774, Heinze a recommandé en Allemagne, dans son fameux Ardighello, la communauté des biens et des femmes. En 1795 déjà, Klinger flagelle la domination du capital dans le récit humoristique de ses voyages avant le déluge : Reisen vor der Sündfluth. Le déluge, dans la pensée de cet écrivain, c’était le bouleversement de l’état social d’alors sous l’effet des désordres de la classe en possession de la richesse et du pouvoir. Un philosophe célèbre, Jean-Gotlieb Fichte, dont certaines maximes sont gravées sur les murs de la salle des pas-perdus, au palais du Reichstag, devançant Proud’hon, appelle l’ordre économique de son temps une anarchie déplorable. Dans ses Beiträge zur Berichtigung der Urtheile des Publikums über die französische Revolution, mis au jour en 1793 et en 1796, dans la Grundlage des Naturrechts nach Prinzipien der Wissenschaft, il qualifie de vol le revenu des classes qui possèdent, revenu dû, selon lui, au seul producteur, sans diminution ni retenue, à charge pour l’état de régler la production systématiquement, avec garantie des débouchés et suppression de la monnaie métallique comme moyen d’échange ou d’achat. Longtemps ces dissertations philosophiques, où apparaissent les principes formulés dans le programme de nos collectivistes d’aujourd’hui, sont restées sans écho dans les masses profondes du peuple. Le prolétariat moderne n’existait pas encore, ni les grandes agglomérations manufacturières, où l’agitation socialiste devait trouver depuis son véritable élément. Nous n’apercevons la première tentative de propagande active qu’en 1818, l’année même de la naissance, à Trêves, de Karl Marx, le futur apôtre du socialisme. Cette année-là, dans la même ville, un jeune fonctionnaire, Louis Gall, plus connu peut-être par son procédé pour améliorer les vins acides, ému des souffrances des ouvriers de l’Eifel, proposa la création d’une association pour procurer à tous les sujets allemands nécessiteux du travail convenablement rétribué, avec un logement salubre et un patrimoine suffisant. Cette tentative