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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/106

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grandeur et à la décadence des empires, que M. de Bismarck réaliserait et dépasserait les conceptions de Frédéric II. Il eut la fortune d’être appelé dans les conseils d’un prince militaire qui subordonnait tout, jusqu’à son amour-propre, à la raison d’état, et qui, en lutte ouverte avec le pays, prépara l’élément indispensable au succès : une grande et vaillante armée, dont le général de Roon était le ministre et le général de Moltke le chef d’état-major [1]. L’histoire dira que M. de Bismarck possédait, suivant l’expression de Gil Blas, « l’outil universel, » qu’il mit au service de son roi son indomptable énergie, toutes les ressources de son génie politique, prépara les alliances et neutralisa les gouvernemens les plus intéressés à combattre son ambition, qu’il fut assez habile pour créer l’occasion et assez audacieux pour ne se laisser arrêter par aucun obstacle ; mais peut-être dira-t-elle aussi qu’il lui eût été difficile de réaliser le rêve de l’Allemagne, si M. de Manteuffel et le prince de Prusse avec ses amis, pendant la guerre de Crimée, n’avaient pas, par les sympathies qu’ils témoignaient à la France, préparé l’entente « sans laquelle on ne pouvait rien, » et que l’envoyé de Prusse à la Diète, pendant la guerre de Crimée jusqu’à la veille de la prise de Sébastopol, contrecarrait à Francfort en étroite communauté de sentimens avec le parti féodal.

M. de Bismarck, par son attitude au sein de l’assemblée fédérale, a empêché une rupture avec la Russie, qu’il ménageait, a-t-il dit, en vue de ses desseins futurs ; il a fait reprendre fugitivement à son gouvernement sur les cours allemandes l’ascendant qu’il avait perdu depuis Olmütz, mais ce sera le mérite de M. de Manteuffel d’être parvenu dans des temps menaçans, avant la réorganisation de l’armée, avec un roi capricieux, imbu des passions de 1813, à ne pas s’aliéner la France, à s’opposer à la médiation armée qui eût laissé dans le cœur de Napoléon III d’ineffaçables ressentimens. Il a su, en tout cas, maintenir intactes les destinées de la monarchie, et réserver les forces dont il était le gardien, au souverain et à l’homme d’état qui, par leur habileté, leur vaillance et aussi par leur bonheur, devaient, avec une rapidité sans exemple, faire de la Prusse, si humble à Olmütz, si perplexe pendant la guerre d’Orient, l’arbitre de l’Europe.


G. ROTHAN.

  1. La Politique française en 1866.