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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/945

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ouverte, par laquelle on aperçoit des feuillages, le bahut aux assiettes de faïence ; à droite, la haute cheminée ; à gauche, l’armoire au linge ; au milieu, la table de famille. Au-dessus de la cheminée, des fusils, couchés au râtelier ; pendu au long du mur, un caban de caoutchouc : le maître du logis est garde forestier, garde-général, s’il vous plaît ; l’ancien soldat porte des galons d’officier. Mi-paysanne, mi-bourgeoise, Mme Verdier, sa femme, est en notre présence, occupée à couvrir des pots de confitures. Il rentre, le cher homme, porteur d’une lettre d’Antoine, leur fils bien-aimé : Antoine a fini ses études à Paris, il est agrégé des sciences physiques, il est nommé professeur au Muséum ; et le meilleur, c’est que sa lettre le précède à peine, et qu’il va passer ici les trois mois de ses vacances. Pour lire elle-même ces nouvelles, la mère affermit ses lunettes sur son affable visage ; mais bientôt, à un passage qui la concerne, ses yeux se brouillent de larmes ; elle renonce à lire, et elle s’excuse : « C’est écrit si fin ! — Oh ! les femmes ! .. » gronde le père, et il veut achever la lecture ; mais, dans ces complimens, il a son tour ; alors il balbutie : « Tu as raison,.. c’est écrit trop fin. » Arrive le voisin, M. Noël, un vieux savant, retiré de l’Université, de la vie citadine et surtout de la société des femmes, contre lesquelles il nourrit une mystérieuse rancune. Point méchant, d’ailleurs : c’est lui qui, par bonne grâce, a été le maître d’Antoine ; et, comme les parens le remercient : « Vous ne me devez rien, répond-il ; j’avais plaisir à voir les belles facultés de votre garçon, comme vous en auriez à voir pousser un bel arbre. » Il reprend la fameuse épître ; et lui aussi, et pour la même cause, il baisse la voix et se frotte les paupières : « Votre cheminée tire mal ; la fumée pique les yeux ! .. — Ma cheminée ? riposte la mère ; mais le feu n’est pas allumé ! .. »

Verdier va au-devant de son fils, M. Noël s’esquive devant une visite imprévue : c’est le jeune Osmin de Préfontaine, gentilhomme campagnard, qui amène ici une amazone surprise par l’orage, Mlle Raymonde La Tremblaye, fille d’un couple parisien récemment installé dans les environs. Un ourson du meilleur naturel, une biche pétulante et gracieuse, voilà, en deux traits, Osmin et Raymonde. « Prenez-moi, » dit l’ourson avec une brusquerie respectueuse, avec une gaucherie touchante, alors que l’hôtesse est allée préparer des vêtemens secs pour sa compagne. Il sait qu’il n’est pas beau, ni amusant, le pauvre diable, mais il a le cœur sur la main, et il offre l’un et l’autre : que Mlle Raymonde dise seulement qu’elle n’aurait pas trop de répugnance à se nommer un jour Mme de Préfontaine. Elle rit, l’enfant gâtée ; puis elle s’écrie : « Je vous adore ! » mais pourquoi ? Parce qu’Osmin a consenti, pendant qu’elle irait changer d’habits, à ranger les provisions de Mme Verdier. « Je vous adore, » de ce ton gamin, en dit beaucoup moins que « je vous aime : » il a tort, l’excellent Préfontaine, de lever les bras au ciel en signe de reconnaissance, de les