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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/931

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San-Francisco, Calcutta et Hong-Kong, Saint-Pétersbourg et Bombay, à dix minutes de Paris et de Londres, qui apportent aux rives asiatiques le récit d’une séance du parlement, d’un discours ou d’un incident politique à l’heure même où le lecteur européen le parcourt dans son journal.

Ils ont aussi conservé le gouvernement patriarcal ; leur magistrat est élu annuellement. Laissés libres de s’administrer eux-mêmes, ils ne tolèrent parmi eux ni vins ni liqueurs spiritueuses, et, pas plus à l’île Norfolk qu’à Pitcairn, on n’a jamais vu un homme ivre. Ils vont même, par crainte de l’ivrognerie, jusqu’à interdire aux équipages de débarquer sur leurs côtes. Essentiellement agricoles, ils ne s’occupent pas de commerce autrement que pour faire des échanges de leurs produits contre des objets manufacturés d’Europe, surtout des étoffes et des effets d’habillement. Ils n’ont gardé de leur origine anglaise qu’une tendance très marquée pour les pratiques religieuses. En revanche, ils tiennent de leur ascendance maternelle une nature gracieuse, quelque peu indolente et rêveuse, qui tempère en eux la rudesse du sang anglo-saxon.

C’est un contraste étrange de voir cette île, il y a un demi-siècle encore souillée de sang, théâtre des vices les plus infâmes et des répressions les plus cruelles, habitée aujourd’hui par une population issue d’hommes mis hors la loi, et vivant là paisible, isolée du monde, presque inconnue de lui et ne le connaissant pas, indifférente à ce qui nous passionne, repliée sur elle-même, s’administrant sans lois écrites, sans code, sans force armée et sans autre gouvernement qu’un vieux patriarche, le plus souvent oisif.

Bien que nominalement sous la juridiction de la Nouvelle-Galles du sud, l’île de Norfolk est en réalité une commune qui se gère elle-même, sans aucune intervention du dehors, réalisant ainsi, à l’extrémité de l’Océanie, le rêve de nos utopistes européens. Le sol est équitablement partagé entre les habitans. Lorsqu’un couple se marie, la communauté lui alloue 25 acres de terrain, — environ 12 hectares, — et les matériaux nécessaires à la construction d’une habitation. Un ou deux hectares en culture suffisent largement, vu la fertilité de la terre et la douceur du climat, aux besoins matériels de la famille. Le surplus sert de pâturage. Sauf le tabac et les vêtemens, les habitans n’ont besoin de rien, et ils se procurent ces objets par la vente de leur bétail. On ne trouve dans toute l’île, en fait d’industriels, qu’un épicier, un tailleur et un cordonnier.


C. DE VARIGNY.