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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/923

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exercices, faute de pouvoir continuer les anciens, et parce qu’il y trouve des avantages ; mais on ne me persuadera jamais que ce gaillard-là va au prêche pour son plaisir et préfère un plat d’ignames à un baby gras. Il avait à peine dix ans lorsqu’il assomma à coups de bâton un jeune captif que son père, le vieux Tanoa, lui avait donné, et le fit cuire pour s’en régaler avec ses amis. Quand Tanoa, menacé par l’insurrection de ses chefs, dut quitter Bau, Thakambau, qui s’appelait alors Séru, n’avait encore que quinze ans. Il ne s’occupait que de chasse, de pêche et de femmes ; aussi les chefs, satisfaits de l’expulsion du père, ne firent-ils guère attention à lui. On le laissa tranquille, pensant n’avoir rien à en redouter. C’est alors que je le vis pour la première fois. Il faut vous dire que l’hiver les froids nous chassent des régions nord, les baleines se font rares. Je descendais alors au sud, et, pour passer le temps et augmenter mes petits profits, je naviguais d’une île à l’autre, achetant aux sauvages des écailles de tortue, de l’ambre, des tripangs, du bois de sandal et autres produits variés que je revendais en Australie à bon compte, et que je leur payais en verroteries, en foulards, en cotonnades, dont j’emportais à mon bord une petite pacotille particulière. Je me souviens encore d’un assortiment de foulards imprimés représentant le Champ-d’Asile, qui eut un succès fou. Les indigènes s’appliquaient cela sur l’estomac, les femmes sur les épaules aux jours de fête, et ils étaient heureux.

« Séru en achetait comme les autres, mais il préférait les armes, les couteaux, le fer, et, quand il venait à mon bord, il se montrait curieux de tout ce qu’il voyait et s’en faisait expliquer l’usage. Ma petite pharmacie paraissait l’intéresser tout particulièrement. Il examinait longuement les flacons. Un jour qu’il en maniait un contenant un poison énergique, je lui fis comprendre qu’il eût à s’abstenir, et qu’un grain du contenu suffisait à tuer un homme. Il comprit si bien qu’après son départ je constatai que le flacon avait disparu, et qu’à mon voyage suivant j’appris, sans trop d’étonnement, que les deux principaux chefs révoltés étaient morts subitement, à la suite d’un repas auquel les avait invités Séru. Quand je le revis, je lui donnai à entendre que je le soupçonnais fort de m’avoir dérobé mon flacon et d’en avoir fait goûter à ses hôtes ; il sourit silencieusement, et le lendemain matin revint dans sa pirogue m’apportant de superbes écailles dont il me fit cadeau. il m’invita aussi à aller manger chez lui, mais je m’excusai. Il m’expliqua alors qu’il était très malheureux de ne plus voir son père, le vieux Tanoa, réfugié dans une autre Ile, et qu’il me récompenserait largement si je consentais à l’ai 1er chercher et à le ramener à Bau, à l’insu des indigènes.

« Je m’étonnai bien un peu de cette soudaine affection filiale pour ce vieux Tanoa, le plus abominable sacripan que j’eusse jamais vu,