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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/851

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dangers qui résulteraient d’une condamnation. Écoutez ces paroles apostoliques : « Premièrement, il y a le danger évident que l’église ne perde, dans l’appréciation populaire, son droit d’être considérée comme l’amie du peuple. La logique du cœur des multitudes va vite à ses conclusions ; et ce serait une conclusion funeste pour le peuple et pour l’église. Perdre le cœur du peuple, ce serait un dommage que l’amitié du petit nombre des riches ou des puissans ne compenserait pas. » — Maintenant, écoutez ces paroles américaines : « Vouloir écraser par une condamnation ecclésiastique une organisation qui a déjà une place si respectable et si universellement reconnue dans l’arène politique, cela serait regardé par le peuple américain, à parler franchement, comme aussi ridicule que hardi… Il faut le reconnaître, dans notre siècle et dans notre pays, l’obéissance ne peut pas être aveugle. Ce serait se tromper gravement que de s’y attendre. Nos ouvriers catholiques croient sincèrement qu’ils ne cherchent que la justice, et par les voies légitimes. Une condamnation serait regardée comme fausse et injuste et ne serait pas acceptée. Nous pourrions bien leur prêcher l’obéissance et la confiance dans l’église ; mais ces bonnes dispositions ne pourraient pas aller si loin. Ils aiment l’église et ils veulent sauver leurs âmes ; mais aussi il leur faut gagner leur vie ; et le travail est maintenant organisé de telle sorte que, si l’on n’appartient pas à l’organisation, on a très peu de chances de gagner sa vie. » — L’auteur du mémoire jette négligemment à la fin un dernier argument : « Les revenus de l’église, qui, chez nous, viennent entièrement des offrandes libres du peuple, souffriraient immensément, et ce serait la même chose pour le denier de saint Pierre. » — On n’ignore pas que les États-Unis fournissent une large part dans cette contribution volontaire de la catholicité.

Les Américains ont eu gain de cause. Non-seulement la Propagande n’a pas insisté pour la condamnation des Chevaliers du travail, mais elle a invité l’archevêque de Québec à suspendre les censures qui avaient déjà frappé l’ordre au Canada. Je laisse à deviner l’effet produit par cette irruption du Nouveau-Monde dans le milieu de la prélature romaine, peu préoccupée jusqu’ici des questions sociales. Le mot de révolution n’est pas excessif. On a senti le vent de demain qui soufflait, on a connu sa force. Les esprits concilians se sont tirés d’affaire en décidant que ces idées étaient bonnes pour l’Amérique et discutables pour l’Europe. Ce raisonnement est fondé quand il s’applique à des constitutions politiques, appropriées à des races différentes ; il est peut-être moins solide quand on le transporte à des souffrances et à des besoins universels, à des idées justes et nécessaires indépendamment du temps