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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/830

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intérêts matériels a diminué chez nous le sens des grandes forces morales, de leur rôle dans le monde ; et, d’autre part, combien nous connaissons imparfaitement le génie de M. de Bismarck, malgré l’étude constante que nous en faisons. Cet homme est un maitre dans son art, parce qu’il s’applique, comme tous les grands artistes, à l’imitation exacte de la nature. La nature ne laisse aucune force inutilisée pour le gouvernement de l’univers ; elle les soumet toutes à ses fins, elle les dirige, elle les oppose, et l’univers se maintient par l’équilibre toujours changeant de ces énergies contraires. Notre admirable adversaire procède comme elle dans le gouvernement diplomatique du monde. Sa chancellerie est un laboratoire où il ne cesse de capter les forces de toute espèce, soit pour les employer directement à son œuvre, soit pour les neutraliser les unes par les autres. On voit les gens de la politique, en d’autres pays, dresser tout d’abord la liste des idées et des hommes qu’il leur faudra combattre ; si on les interrogeait sur les motifs de leurs exclusions, ils n’auraient rien à répondre, sinon qu’ils jouent la partie d’échecs avec les pièces blanches et qu’ils doivent exterminer les pièces noires, ou réciproquement. Le plus souvent, leur antipathie porte bien moins sur les idées adverses que sur les hommes qui représentent ces idées, et avec lesquels il est messéant de se rencontrer. M. de Bismarck ignore ces raideurs et ces dégoûts. Il ne combat qu’à la dernière extrémité, et, dans le moment même qu’il combat, il rêve aux moyens d’apprivoiser son ennemi pour en faire un serviteur. Comme le charmeur hindou, il ne se lasse pas de siffler aux serpens ; il sait que les plus méchantes bêtes se résoudront à ramper vers lui, fascinées par la jatte de lait qu’il leur tend. Nous l’avons vu adapter successivement à sa main tous les ressorts de notre époque, ceux mêmes qui avaient blessé cette main et qui devaient être les plus odieux à son tempérament. Voici qu’en dernier lieu il rouvre son pays aux ordres monastiques. Mais il excepte les jésuites ; d’où la foule conclut qu’il ne peut pas les souffrir. J’imagine que cette milice avisée n’est pas très inquiète d’une exception si flatteuse. M. de Bismarck sait qu’aujourd’hui comme au temps de Montaigne, « c’est merveille combien de part ce collège tient en la chrétienté ; » il n’ignore pas le parti qu’on peut tirer de cette église dans l’église, puissance subordonnée, mais distincte. S’il se réservait de traiter séparément avec elle pour l’intéresser dans ses desseins, bien naïf qui s’étonnerait de cette acquisition d’une force nouvelle ; il faudrait plutôt s’étonner que l’infatigable collectionneur n’y eût pas pensé.

Revenons à la papauté. Le chancelier s’est aperçu que la première force religieuse du monde était disponible, sans emploi