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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/764

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mémoire : un jeune officier inconnu, portant l’uniforme de la maison du roi, se jette avec effusion dans les bras de son père. C’est que l’artiste, avec cette sagacité que donne une imagination vive, a bien compris que ce qui caractérisa cette grande journée, ce fut moins le mérite du commandant (quelque justice qu’il faille lui rendre) que l’ardeur incomparable et presque joyeuse de la troupe qui fut sous ses ordres. C’est moins le général que l’armée qui a été immortalisée par ce qu’on peut appeler la légende de Fontenoy. Ce qui vit dans la mémoire populaire, ce ne sont pas les manœuvres savantes qui, de part et d’autre, ont assuré ou disputé la victoire : ce sont ces charges de cavalerie venant se briser, quatre heures durant, contre une muraille vivante ; ce sont ces dialogues d’homme à homme et ces prises de corps à corps qui, en pleine science et civilisation modernes, semblent des pages détachées d’un roman de chevalerie. Ce sont tous ces mouvemens opérés avec tant d’aisance dans l’intrépidité que, malgré les flots de sang qui coulent, on croit encore voir les passes d’armes d’une parade. C’est enfin cet élan de la maison royale, tenue toute frémissante en réserve jusqu’à la dernière heure, et débordant soudainement avec l’impétuosité d’un torrent qu’une digue jalouse a trop longtemps contenu. Ce sont là les souvenirs que Vernet a voulu évoquer dans notre pensée en projetant toute la lumière sur le visage enflammé de son jeune héros.

Il ne tiendrait qu’à moi de supposer que j’ai retrouvé les traits de l’original qui lui a servi de modèle. Ne dirait-on pas que c’est ce valeureux enfant qui a écrit ce petit billet égaré, je ne sais comment, dans un carton du ministère de la guerre ? — « Nous couchons sur le champ de bataille ; le roi y était en personne avec M. le dauphin, auquel le roi m’a attaché à poste fixe pour la campagne. On ne peut montrer plus de présence d’esprit et de bravoure que l’un et l’antre n’en ont montré. Dites à ma mère que je me porte bien. Ah ! c’est un beau jour pour la France ! »

Oui, un beau jour, mais le dernier de l’ancienne France ! Elle était là, tout entière, encore pleine de vie et resplendissante de tous les joyaux de sa couronne ; un souverain dans la force de l’âge, animé d’une ardeur belliqueuse, qui faisait, pour une heure au moins, tout oublier et tout pardonner ; à ses côtés, comme le rejeton d’un chêne, l’héritier de cette royauté séculaire, portant dans ses regards d’une pureté presque enfantine un feu qui était le sang même de saint Louis et de Henri IV ; autour d’eux, tous les fils des anciens preux dignes de leurs aïeux ; la magie des souvenirs, toutes les traditions rajeunies de la vaillance et do la gloire, l’élan unanime de tous les cœurs, ce cri national de : « Vive le roi ! »