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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/754

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témoin oculaire, un conseil de guerre à cheval et où chacun parlait à voix haute, tandis qu’au pied de la colline et autour des ponts de l’Escaut refluait, comme portée par la vague d’une marée qui se retire, la tourbe des fuyards et des blessés. Des messagers arrivaient de minute en minute, toujours porteurs de tristes annonces. De nouvelles et plus vives instances furent faites auprès du roi pour le décider à la retraite. Mais, cette fois, Maurice s’y opposa énergiquement. Il sentait que, dans l’ébranlement des esprits, le départ du roi serait le signal d’un découragement général, peut-être d’une panique : derrière lui toute une foule éperdue se précipiterait vers le fleuve, encombrant les ponts, qui ne seraient suffisans ni pour la recevoir ni pour la supporter ; ce serait un désastre sans nom. — « Quel est le j… f…, dit-il à haute voix, qui donne un pareil conseil ? J’en étais d’avis tout à l’heure, maintenant il est trop tard. » — Au même moment, on voyait arriver, à bride abattue, l’épée à la main, les cheveux au vent, le visage enflammé, le duc de Richelieu, qui avait été envoyé pour reconnaître la situation et relever le courage des régimens refoulés à la gauche de la colonne. — « Quelle nouvelle ? lui demanda-t-on avec empressement. — Ma nouvelle, dit-il, c’est que la bataille est gagnée, si on le veut. » — Il raconta alors qu’il avait trouvé à cette extrémité gauche la brigade d’infanterie irlandaise, énergiquement ralliée par le comte de Lally-Tollendal, colonel d’un de ses régimens, et entraînant par son exemple celle de Royal-Vaisseaux, très bien remise sur pied également par le comte de Guerchy, le seul de ses officiers qui n’eût été ni tué ni blessé : l’une et l’autre étaient soutenues par celle de Normandie, dont les vieilles bandes tenues en réserve n’avaient pas encore donné. Qu’on en fit autant de l’autre côté et la colonne, dont les rangs s’éclaircissaient, assaillie ainsi de toutes parts, pour peu qu’elle fût rompue sur un point, serait obligée de céder sur tous. Il n’y avait rien là qui ne fût conforme aux prévisions et aux desseins du maréchal, et qui permette de lui en disputer l’honneur aux yeux de la postérité. La reprise signalée sur la gauche n’était même que le commencement de l’exécution de ses ordres ; mais le duc a la parole vive, et dans le port, dans l’allure, dans toute sa personne, je ne sais quoi d’entraînant qui commande la confiance. A l’écouter, l’espoir renaît dans tous les cœurs. Que se passa-t-il ensuite ? Qui est-ce qui avisa en arrière du point où se tenait l’escorte royale, et sur le passage qu’elle devait suivre pour regagner le pont de Calonne, quatre pièces de canon, pourvues de leurs munitions et placées la pour assurer la retraite des princes ? A qui vint la pensée que ces pièces, portées à la rencontre de la colonne et la visant en un point où on ne s’attendait pas qu’elle fût atteinte, pourraient y causer