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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/723

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gouvernemens mettront leur bonne volonté et où le cabinet de Londres sera sans doute le premier à se prêter aux concessions que l’Europe pourrait avoir à lui demander.

Malheureusement, il y a toujours pour l’Angleterre une autre question que la diplomatie est impuissante à résoudre par les transactions, et que la force est impuissante à trancher à elle seule : c’est la grande question intérieure, qui absorbe tout, sur laquelle gouvernement et parlement s’épuisent depuis des mois. C’est l’éternelle et douloureuse affaire irlandaise. Elle est toujours là, on ne cesse de se débattre autour de la malheureuse question ; on n’est pas plus avancé. Le ministère aura sans doute, au bout du compte, raison de toutes les difficultés, de toutes les résistances qui ne cessent de se renouveler devant lui. Il a une majorité qui ne se laisse pas ébranler, il a toujours avec lui les libéraux unionistes, qui, loin de faiblir, semblent de plus en plus décidés à le soutenir dans sa politique ; il finira peut-être par lasser ses adversaires eux-mêmes, par avoir le dernier mot, si tant est qu’il y ait un dernier mot avec l’Irlande. Il n’est pas moins vrai que le premier article du bill de coercition est à peine voté, qu’on en est encore au commencement du second article, et qu’il y a une longue route à parcourir. L’opposition irlandaise, aidée le plus souvent par les libéraux amis de M. Gladstone, dispute le terrain pied à pied, et à défaut de M. Parnell qui parait atteint de maladie, qui a presque disparu de la scène, ses lieutenans luttent avec une opiniâtreté que rien ne décourage, multipliant les amendemens, les discours, les diversions de toute sorte. La chambre des communes en est à avoir presque régulièrement des séances qui se prolongent jusqu’au matin, à travers les scènes les plus tumultueuses. A ce jeu, toutes les forces s’épuisent, et le parlement vient de prendre ses vacances de la Pentecôte par lassitude autant que pour se conformer à l’usage traditionnel. Il est certain que les institutions anglaises sont en ce moment soumises à une redoutable épreuve, qu’elles sont pour ainsi dire surprises en flagrant délit d’impuissance, et il n’y a que quelques jours, dans un banquet de la corporation des tailleurs, lord Salisbury, répondant à un toast, parlait avec une certaine amertume du spectacle parlementaire qu’offre l’Angleterre : « Si le spectacle que nous donnent les partisans de l’obstruction doit se renouveler de session en session, a-t-il dit d’un accent ému, ce sera la fin du régime parlementaire. Rien ne pourra empêcher le peuple de le considérer désormais comme une mauvaise farce… » — Et c’est là assurément, pour la vieille et libre Angleterre, une question aussi grave qu’un peu plus ou un peu moins de prépondérance sur les bords du Nil !


CH. DE MAZADE.