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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/712

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quand sa maladie lui donnait du relâche, assez semblable alors à tout le monde, il écrivait ses Salons, qui ne valaient en leur genre ni plus ni moins que tant d’autres, et il traduisait Edgar Poë. Mais, quand il était en proie à ses attaques, et, comme les spécialistes le disent, d’un mot qui ne sera jamais mieux appliqué, quand il entrait dans la « période clownique, » alors il écrivait ses Petits poèmes en prose et ses Fleurs du mal. Obsession, possession, comme on disait jadis, voilà tout ce qu’il y a de sincère dans le cas de Baudelaire, et je ne nie pas qu’il puisse être curieux pour l’observateur ; mais le prendre pour modèle, c’est échanger contre les songes d’un malade le véritable objet de l’art ; à moins que ce ne soit, — comme parfois j’en ai peur, — simuler l’épilepsie pour attirer l’attention des passans.

Nous n’avons plus, en terminant, qu’à remercier M. Crépet du triple service que nous aura rendu la publication des Œuvres posthumes et de la Correspondance de Charles Baudelaire, — sans parler de l’intéressante étude et des notes curieuses qu’il y a jointes. En y voyant de quel alliage vulgaire d’impuissance et de vanité ce prétendu talent fut composé, quelques admirateurs de Baudelaire, s’ils ne l’abjurent point, diminueront sans doute un peu de leur admiration. Puisque, d’ailleurs, les Fleurs du mal sont devenues un livre célèbre, et Baudelaire une façon de grand homme ; qu’il fallait bien une fois le traiter comme tel, et son livre selon l’influence qu’il a réellement exercée ; c’est fait, et l’histoire de la littérature contemporaine en aura l’obligation à M. Eugène Crépet. Et nous sommes heureux enfin de pouvoir ajouter que « toutes les sources d’information étant maintenant épuisées, » toutes les Œuvres publiées, toutes les Correspondances aussi, toutes les anecdotes et tous les documens, c’est une garantie qu’on ne nous reparlera plus de l’illustre mystificateur dont l’unique excuse est d’être lui-même devenu la dupe de ses propres mystifications. Mais, est-ce bien une excuse ?


F. BRUNETIERE.