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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/710

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en nous le passé. Convenons donc, de bonne volonté, que quelques-unes des meilleures pièces des Fleurs du mal, uniquement composées, si je puis ainsi dire, avec des odeurs, valent pour cela la peine qu’on les lise ou qu’on les respire. Telles sont : le Flacon, la Chevelure, Correspondances, Parfum exotique :

Guidé par ton odeur vers de charmans climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts,
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air, et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme aux chants des mariniers.

Mais on voit apparaître aussitôt le procédé : toute odeur, tout parfum, susciteront la vision de leur lieu d’origine ; la description suivra l’indication, on n’aura pas besoin d’avoir vu ni d’avoir même senti ; et si l’on sait un peu son art, il suffira du « savon du Congo » pour évoquer des paysages d’Afrique, dont on ira chercher les couleurs et les formes dans les colonnes du Tour du monde.

Une autre intention que l’on prêle à Baudelaire, et qu’il semble bien qu’il ait eue, c’est de vouloir continuer, prolonger la sensation d’art au-delà d’elle-même, et lui faire exprimer quelque chose de plus que les mots qui servent à la traduire.

La nature est au temple où de vivans piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles,
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Ceux-ci sont au moins des meilleurs vers qu’il ait faits. Si d’ailleurs il veut dire par là que les formes colorées et mouvantes, fragiles et transitoires, que le poète essaie de fixer dans ses vers, le peintre sur sa toile ou l’écrivain dans sa prose, ne sont que les fantômes, ou l’apparence, ou l’émanation de quelque autre chose, ne s’expliquent pas toutes seules, ne sont point entièrement contenues dans les contours qui les limitent, il ne dit rien de bien nouveau ni que tous ceux qui ne vivent point uniquement enfoncés dans la matière ne soient prêts à redire avec lui. C’est au surplus, — l’histoire est là pour le prouver, — une forme de mysticisme qui s’allie très bien avec cette