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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/704

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point de celles que vous savez, — où vous ne trouverez certes pas la verve ignoble, mais réelle, de Piron ou du vieux Régnier, — il ne reste que des lieux-communs ; et, dans les procédés de Baudelaire pour les renouveler, bien moins de satanisme que d’antique rhétorique.

Au lieu de mettre l’objet de l’art dans l’imitation de la nature et dans l’expression de la vérité, le faire uniquement consister dans l’artifice, et ne se servir de l’artifice lui-même que pour l’expression du paradoxe, telle pourrait être en quatre mots la formule du Baudelairisme ; et, à la prendre au sérieux, il n’y en a pas de plus impertinente, mais il n’y en a pas, en revanche, de plus fausse. En effet, l’art n’est plus que de la chinoiserie, ses moyens s’exercent pour ainsi dire à vide, nous n’y pouvons plus voir que le caprice ou la fantaisie d’un malade, aussitôt qu’il s’éloigne de l’imitation de la nature ; et il n’a plus seulement de raison d’être, puisqu’il n’a plus de véritable objet, aussitôt qu’il ne sert plus qu’à l’étalage de notre personnalité. Ce qui nous dispense d’ailleurs d’insister, c’est qu’en réalité Baudelaire n’a rien voulu, rien essayé, que de se faire un nom, comme l’on dit ; s’il y eût pu réussir avec des berquinades, je ne sais s’il n’eût pas écrit, tout comme l’autre, le Petit Grandisson ; et, parmi les moyens enfin qu’il y a de conquérir le bourgeois, après avoir essayé des autres, il a choisi tout simplement le plus sûr et le plus rapide, qui sera toujours de commencer par le mystifier et le scandaliser. Pessimisme, sadisme et satanisme, tout cela, chez lui, pour user une fois du seul mot qui convienne, n’est que des poses ; il n’y a de sincère en lui que le désir et le besoin d’étonner.

Ses amis sont eux-mêmes obligés d’en convenir : jamais personne au monde n’a menti comme Charles Baudelaire ; il était né menteur, et de ces menteurs vaniteux, dont le mensonge a toujours soin d’avoir quelque air de vraisemblance ou de probabilité. C’était plus qu’un plaisir, c’était une volupté pour lui que de se calomnier ; mais, en se calomniant, il composait son personnage ; et ce personnage avait fini par devenir conforme, non pas du tout à son vrai caractère, mais à celui qu’il voulait qu’on lui crût. De même quand il formait des projets. En parcourant les Œuvres inédites que nous donne M. Crépet, on ne sait de quoi l’on doit s’étonner le plus : de l’affectation prétentieuse des titres, ou de la pauvreté des inventions, lorsque ces titres, comme l’Automate ou la Maîtresse vierge, sont par hasard suivis d’un commencement d’exécution ; on ne sait de quoi l’on doit sourire : de l’apparente énormité des paradoxes ou de leur enfantine banalité. « L’amour peut dériver d’un sentiment généreux : le goût de la prostitution ; mais il est bientôt corrompu par le goût de la propriété. » Ne vous récriez pas ! il en serait trop heureux : il veut dire tout