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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/700

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le plus pur est toujours blessant pour une femme qui s’est donnée à un autre ! » Heureusement, ce n’était qu’une feinte : il confond le faussaire en lui montrant son arrêt… La pièce que nous avons en l’honneur d’analyser devant vous est « un des chefs-d’œuvre du répertoire moderne ; » c’est l’affiche même qui l’assure, et les spectateurs sont trop émus pour la démentir.

Ah ! s’ils sont émus par ce sujet, tel que je viens de l’exposer, et par une telle intrigue, et par ces caractères et par ce style, je n’ai plus rien à dire : il faut vénérer toutes les conventions comme autant de souveraines du théâtre, hormis celles de la grammaire. Mais non ! cet appareil suranné fait plutôt sourire : le public en suit le jeu avec bienveillance, mais comme il suivrait, dans une exposition rétrospective, la manœuvre du vieux télégraphe ou l’exercice du mousquet. La seule cause de son émotion, la voici : une mère a perdu son enfant et elle souffre. Est-ce un fait humain, oui ou non ? Humain et même bestial ! C’est le type du fait naturel : aucune convention ne l’a produit. Déjà, en 1845, Théophile Gautier attribuait tout le succès « au jeu puissant de Mme Dorval ; » et, comme on demandait à celle-ci : et Qu’est-ce que c’est que votre rôle, et comment le trouvez-Vous ? » elle répondait avec candeur : « Je ne sais pas ; j’ai un enfant ; je le perds, voilà tout. » Mlle Tessandier, non plus, ne sait pas autre chose, quand elle s’écrie, d’une voix qui se fond dans les larmes : « Oh ! tuez-moi, ça m’est bien égal, pour le bonheur que j’ai à présent ! » Et nous-mêmes, à ce moment-là, nous oublions tout le reste, pour pleurer avec elle.

Tout le reste ? Un tableau pourtant nous a frappé ; celui-là seul a entretenu, tout le temps qu’il était sous nos yeux, notre sympathie. C’est une peinture de mœurs populaires. Trois personnages : un ouvrier, sa femme, son camarade. L’action ? Une de celles qu’on peut observer tous les jours, en je ne sais combien de mansardes. Ni la grande dame n’apparaît ici, ni la Providence n’intervient : c’est un coin réservé à la vérité, interdit à la convention. Des critiques, à cette occasion, citent le premier acte de l’Assommoir ; à propos de Marie-Jeanne, de Bertrand et de Rémy, par malice, ils nomment Gervaise, Coupeau et Mes-Bottes. C’est peut-être, en effet, de quoi rabattre un peu l’orgueil d’un dramaturge arrogant : il n’a pas tout inventé. Est-ce de quoi ébranler ses théories ? Loin de là, cet exemple les confirme. Dans Marie-Jeanne, comme dans les Beaux Messieurs de Bois-Doré, comme dans Claudie, plus ou moins rare ou abondant, « le vrai seul est aimable ; » — et je ne saurais dire le contraire, même pour taquiner M. Zola.


LOUIS GANDERAX.