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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/647

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sentiment qui pousse tant de gens à vouloir établir partout et toujours une égalité absolue, alors qu’il y a tant d’inégalités que rien ne saurait faire disparaître : les unes congénitales, comme l’intelligence ; les autres acquises, et légitimement acquises par l’éducation, l’instruction, le travail et l’étude. Individuellement, nos députés et nos sénateurs resteront convaincus que la conservation du volontariat est nécessaire, si l’on veut maintenir la France au rang qu’elle doit occuper dans les sciences, les lettres, les arts et l’industrie ; collectivement, ils n’oseront, par leurs votes, heurter les opinions de leurs électeurs, de cette grande majorité de gens illettrés, incapables de juger ces graves questions, incapables même de soupçonner qu’elles existent, et pour lesquels toute inégalité parait un attentat à leurs droits, une souveraine injustice, alors même qu’elle est commandée par le juste intérêt de la nation tout entière. J’ai donc la conviction profonde que la chambre condamnera le volontariat pour ne pas s’aliéner les suffrages de l’ignorance populaire, et que le sénat ne voudra pas, en résistant aux calculs électoraux des députés, paraître se faire le défenseur de ce qu’on appelle les privilégiés, alors même que ces privilégiés sont ceux de l’intelligence et de la science acquise.

Un accord est, dit-on, intervenu entre les ministres de la guerre et de l’instruction publique. En vertu de cet accord, cinq cents jeunes gens échapperaient plus ou moins, chaque année, aux rigueurs du service de trois ans et recevraient des facilités pour continuer leurs études. Cette exception est absolument illusoire. On peut évaluer à cinq mille par an les jeunes gens qui, en France, entrent dans les diverses branches de l’enseignement supérieur : médecine, droit, lettres, sciences, beaux-arts. Notre Faculté de médecine de Paris compte à elle seule, chaque année, cinq cents élèves nouveaux ; sur ce nombre, cinquante environ pourront bénéficier de la concession faite au grand-maître de l’Université par le chef de l’armée, puisque les cinq cents exceptions portent sur la totalité des élèves de toutes les facultés, de toutes les écoles d’enseignement supérieur. Cette sélection se fera nécessairement à vingt ans, et par conséquent à un âge où, nos élèves en médecine étant encore au début de leurs études, il nous sera complètement impossible de connaître leur valeur réelle et de soupçonner leur valeur future. Les notes d’examen ne pourront nous guider, puisqu’à vingt ans nos étudians n’ont encore subi aucun examen spécial à la médecine. Quant à procéder par voie de concours, on ne saurait y songer, car il y a impossibilité absolue à instituer tous les ans un concours sérieux entre cinq cents candidats, dans une même faculté, devant un même jury.