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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/639

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et simple copiste de la réalité dans ce qu’elle a de heurté aussi bien que d’harmonieux, de brutal aussi bien que de délicat, d’irritant aussi bien que d’intéressant. Nous avons donc, comme cela pouvait être, en effet, dans la nature, un jour violent et cru qui nous éblouit, qui éclaire les fioles aux dépens des visages, qui exaspère à la fois l’opacité des draps noirs et la clarté des linges blancs pour les faire lutter dans un pêle-mêle aveuglant, qui accentue avec une indifférence brutale les rencontres malencontreuses des figures qui se coupent et qui se confondent. Toute cette réalité est peinte, il faut le reconnaître, avec une vivacité, une souplesse, une verve étonnantes. Que reste-t-il, cependant, lorsqu’on a admiré ce brillant bouquet de lumières ? Dans ce pêle-mêle tumultueux, dans cette bataille de clartés et d’ombres, de visages et de verreries, de chairs et d’étoffes, l’artiste, n’ayant insisté sur rien en particulier, ne nous a non plus attirés sur rien, ne nous fait réfléchir sur rien. N’ayant eu pour but suprême que d’être un instrument de précision perfectionné, que de rendre avec une exactitude rive et rapide toutes les attitudes et toutes les expressions, sans insistance comme sans préférence, il n’a presque rien ajouté de lui-même, ni de son émotion ni de sa réflexion, au spectacle qu’il avait sous les yeux ; il ne l’a point élevé, transformé, généralisé par cette introduction de l’imagination personnelle qui donne seule aux interprétations pittoresques une valeur propre, un caractère original, une portée durable. MM. Lhermitte et Roll, qui ne manient pas le pinceau, tant s’en faut, avec l’aisance de M. Gervex, mettent pourtant quelque chose de plus que lui dans leurs œuvres : ils s’y mettent eux-mêmes ; aussi les imitera-t-on moins aisément que M. Gervex. Le Salon même va nous en fournir la preuve.

M. Brouillet, qui traite un sujet du même genre dans des dimensions plus grandes encore, le traite à la façon de M. Gervex. C’est une Leçon clinique à la Salpêtrière, faite par le docteur Charcot. Il s’agit, cette fois, d’une femme hystérique, endormie, la poitrine nue, qu’une infirmière tient sous les bras, tandis que le professeur explique à un nombreux auditoire, composé d’hommes de lettres et de curieux autant que de spécialistes, le cas qu’ils ont sous les yeux. La salle est vaste, régulière, froide, avec des murs plats et nus, éclairée du fond par deux grandes fenêtres. La lumière s’y précipite sans aucun ménagement, et sous la crudité de cette clarté glaciale, les groupes s’émiettent, les visages se creusent, les vêtemens noirs s’assombrissent et se durcissent. L’artiste n’a point cherché à relier, par une harmonie quelconque, le désordre de lumières que lui donnait la nature. L’an dernier, nous avions grandement loué les recherches consciencieuses de dessin et de précision qu’on remarquait dans son Paysan blessé. Cette année, on ne saurait déjà