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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/619

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toujours à l’employer. Quelles que soient les théories paradoxales où nous puissent jeter l’ennui des amateurs blasés, la cupidité des spéculateurs ingénieux ou la fantaisie des artistes paresseux, on aura grand’peine à nous persuader qu’il suffit de retourner aux pratiques des âges primitifs pour retrouver la force des vieux maîtres. Dans une civilisation avancée comme la nôtre, tous les problèmes d’art se présentent avec une complication qu’il n’est pas en notre pouvoir d’éviter. Pour la peinture historique, en particulier, il est certain que les exigences y seront d’autant plus grandes que la science de l’histoire fera plus de progrès. A moins de n’être qu’un manœuvre grossier, tout artiste intelligent, chargé d’un travail de ce genre, ne pourra désormais s’abstenir de consulter les documens contemporains, mis à sa portée par mille moyens nouveaux. La passion de la vérité nous a saisis ; elle nous tourmente, là comme ailleurs ; les artistes n’y échapperont pas plus que les autres. Nous aurions pu déjà signaler ce sentiment très moderne chez M. Flameng, qui doit certainement à une étude un peu hâtive, mais intelligente et vive, du moyen âge et de la renaissance, les traits les plus intéressans de son œuvre ; nous le constatons mieux encore chez M. Cormon, qui depuis longtemps montre, par le choix comme par l’exécution de ses sujets, la Mort de Ravana, Caïn, l’Age de pierre, une intelligence préparée, par l’étude des légendes antiques, aux conceptions héroïques. Si l’on examine la chronologie des œuvres de M. Cormon, on peut même supposer que son ambition est de nous montrer, dans une suite de scènes poétiques, les phases successives de la civilisation, une sorte de Légende des siècles en peinture.

Dans la merveilleuse et rapide ascension du peuple grec vers la liberté, la gloire, la beauté, rien de plus noble que ces premières heures de sa lutte victorieuse contre la brutalité asiatique. Salamine, après Marathon, c’est le second chant matinal de cette trop courte épopée qui s’achèvera sitôt dans les hontes de Chéronée. Salamine, c’est l’émancipation définitive de l’âme libre de l’Europe, c’est le triomphe de la raisonneuse et éloquente Pallas, c’est la radieuse floraison dans Athènes reconstruite de toutes les sciences et de tous les arts, c’est le clairon triomphal qui suscite Eschyle, Sophocle, Périclès, Ictinus, Phidias ! Le monde n’a rien vu depuis et ne reverra sans doute jamais rien de pareil. Le retour des Vainqueurs de Salamine, quel sujet incomparable ! Sujet qui porte, sujet qui écrase. Parmi nos contemporains, qui donc serait de taille à le traiter comme l’eût pu faire un Raphaël, un Rubens, un Delacroix ? L’honneur restera à M. Cormon de l’avoir entrepris sans succomber à la tâche, et d’avoir ainsi donné un exemple bon à suivre. Nous l’avons