Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/558

Cette page n’a pas encore été corrigée


il a pris, sans trop le savoir, la route qui aboutit à la porte des prisons ; il sera pernicieux aux autres, pernicieux à lui-même, et pour n’avoir pas été arrêté sur son chemin néfaste, il roulera jusqu’au fond des bourbiers. M. le pasteur Robin disait à des gens de bien réunis pour porter secours à l’enfance abandonnée : « Sur 6,765 enfans des colonies agricoles, 4,267 sont illettrés et 4,119 sont incapables d’exercer aucune profession. » Il en concluait que la question pénitentiaire est avant tout une question d’éducation ; soit, mais à la condition que l’éducation soit, autant que possible, préventive et qu’elle puisse faire son œuvre avant que les habitudes de vagabondage ne soient devenues invétérées ; car le vagabondage est une passion qui ne lâche plus celui dont elle s’est emparé. C’est pourquoi il faut agir de bonne heure sur l’enfant, si l’on veut essayer en sa faveur un acte de sauvetage sérieux, où il pourra trouver la sécurité de son avenir. Plus le vagabond est jeune, plus on a de chances de l’arracher au vice et à tout ce qui s’ensuit. Vers la quinzième année, il n’est déjà plus temps. Je puis, à cet égard, citer un fait qui m’est personnel.

En 1878, un jour que j’étais au greffe du dépôt près la préfecture de police, occupé à relever des notes pour un travail que je faisais alors, je vis arriver un gamin d’environ quinze ans, l’air penaud et la face intelligente ; il s’appelait Ernest B…, orphelin, sans domicile, trouvé endormi sur la voie publique, arrêté et conduit au poste. L’avant-veille, il avait été renvoyé d’une imprimerie où il était apprenti typographe, parce qu’il avait été impertinent avec un contremaître. Ne sachant où aller coucher, errant dans les rues, il avait été « ramassé » par un sergent de ville. Le cas n’était pas pendable, mais il pouvait motiver l’envoi à la Petite-Roquette. Je répondis de lui, j’évitai l’écrou, je le fis loger dans un garni et m’occupai de lui trouver un emploi. Les imprimeries auxquelles je m’adressai ne purent l’utiliser ; un de mes amis, le vicomte de C…, auquel j’en parlai, le prit comme domestique supplémentaire. Le garçon n’était pas bête, il sut rapidement se débrouiller et aurait bien fait son service, s’il n’eût trop prolongé les courses qu’on lui donnait à faire et s’il n’eût multiplié les sorties qu’il s’accordait de sa propre autorité. Il devint assez indiscipliné pour que l’on fût dans la nécessité de le congédier. Deux mois après, il était à Mazas en prévention : vol de livres à un étalage. J’allai le voir ; tout en affirmant son innocence, il me dit qu’il aimait mieux vivre au hasard, car l’existence régulière qu’il avait été contraint de mener ne lui convenait pas ; il fut condamné à un ou deux mois de prison. Quelque temps après avoir purgé sa peine, il vint chez moi ; il était vêtu d’une redingote en castorine qui n’était point faite pour sa taille ; il me dit qu’il travaillait et gagnait son