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étaient soumis au même contrôle, ce contrôle signalerait les mêmes contradictions. Mais ce n’est pas tout : on peut dire que les observations de Lombroso sont contradictoires avec elles-mêmes. En effet, il convient avec beaucoup de bonne foi que les particularités du type universel n’existaient pas chez la majorité des criminels d’habitude observés par lui. Quarante pour cent environ présentent ces particularités ; les autres en sont exempts. Resterait donc toujours à expliquer pourquoi ceux-ci sont criminels, et pourquoi il y a d’autre part beaucoup d’individus lourds, dolichocéphales ou brachycéphales, ambidextres et imberbes, avec les oreilles écartées de la tête, qui, tout en présentant ces indices du type criminel, au moins selon Lombroso, sont de fort honnêtes gens. Le grand tort de cette explication de la criminalité, tirée de la conformation physique, est de n’expliquer absolument rien et de trouver sa réfutation dans les faits sur lesquels elle s’appuie. Il ne serait même pas impossible que ces faits fussent encore ébranlés par la généralisation des observations anthropologiques auxquelles, à Paris, on soumet aujourd’hui les criminels, et cela grâce à la création récente d’un service dont il est intéressant de dire un mot.

On sait que tout individu qui encourt une condamnation quelconque voit son nom inscrit sur une fiche qui constitue son casier judiciaire et sur laquelle seront portées toutes les condamnations qu’il pourra encourir postérieurement. Ces fiches sont réunies à Paris pour toute la France et forment ce qu’on appelle le sommier judiciaire. Or, il arrive très souvent que des malfaiteurs, pour échapper à cette recherche de leurs antécédens, prennent un faux nom, se procurent même de faux papiers, et se font condamner sous une appellation différente de celle sous laquelle ils ont comparu devant la justice, échappant ainsi aux conséquences légales de la récidive. Il n’est pas rare que d’habiles criminels aient subi des peines sous deux ou trois noms différens, et les aient même fait inscrire au casier de gens absolument innocens. On a cru échapper à cette difficulté en prenant la photographie de tous les condamnés ; mais cette application de la photographie à la police n’a pas résolu la difficulté. D’abord (j’en demande pardon aux amateurs aujourd’hui si nombreux de cet art nouveau) il est assez rare qu’une photographie soit tout à fait ressemblante. Ensuite, l’aspect d’un homme change avec les années, les maladies, la coupe de la barbe et des cheveux. Enfin (et c’était la complication principale), le nombre des photographies étant devenu rapidement très considérable, sans qu’il fût possible d’adopter aucun procédé rationnel pour leur classement, il était nécessaire, dès qu’un doute se produisait sur l’identité d’un malfaiteur, de feuilleter des milliers et des milliers de photographies, souvent sans résultat. Ce fut alors