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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/944

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parisienne, un artiste consommé pouvait seul, par quelques paroles, en évoquer le parfum, sans perdre le temps à en montrer les racines : grâces soient rendues à M. Feuillet, pour cette caresse qu’un invisible bouquet nous fait au passage !

Moins charmé que nous par la gentillesse de cette escapade, Robert d’Illiers, après le récit de l’anecdote, se trouve en tête-à-tête avec Mme de La Bartherie. C’est une petite guerre que cette rencontre, une petite guerre qui pourrait bien avoir des suites : une escarmouche où scintillent des armes courtoises mais envenimées. L’officier, raillé sur sa froideur, demande à la jeune femme pourquoi elle le persécute de ses taquineries : « Cela m’amuse, répond-elle. — Oui, réplique-t-il ; mais, comme je ne puis pas en dire amant… » Elle lui rappelle qu’il a d’abord paru lui faire la cour et qu’il s’est tourné ensuite vers sa nièce : « Or, mon cher monsieur, ce sont de ces choses que les plus honnêtes femmes n’apprécient pas. » Avait-il donc quelque chance de lui plaire ? Il la conjure poliment de ne pas lui donner, à l’heure qu’il est, des regrets inutiles. Elle riposte qu’il en aura bien assez, en effet, sans qu’elle y aide, dans un prochain avenir : uni à une personne dont l’humeur est si différente de la sienne, il souffrira tous les ennuis que pourrait lui souhaiter « une femme offensée, et qui ne serait pas sans malice. — Vous pouvez dire hardiment : sans méchanceté, madame, » fait Robert d’Illiers en s’inclinant. Et elle, avec une révérence : « J’ai voulu vous laisser le plaisir de le dire. » Tout le manège de cette scène est délicieux : faire parler l’âme d’Arsinoé par les lèvres de Célimène, et prêter contre elle à un homme des traits qui ne fussent ni trop lourds ni trop mous, c’était, pour ainsi dire, un tour de finesse où M. Feuillet, presque seul, pouvait réussir ; la spirituelle modération, la délicatesse aiguisée de ce dialogue, ont fait courir par la salle un murmure de jouissance : une oasis digne de Marivaux, comment ne pas la bénir à l’entrée de ce drame qu’on trouvera tout à l’heure, on le pressent quelque peu, ravagé par la passion ?

Avec les dames patronnesses, le secrétaire et le président de l’œuvre, Mme de Tryas reparaît ; et, derrière elle, un nouvel affilié, M. de Chamillac. C’est un homme encore jeune, mais de cheveux gris, avec l’aplomb et l’aisance d’un personnage qui a vécu et n’est pas dupe des conventions sociales ; s’il est élégant de manières et d’esprit, c’est pour sauvegarder mieux, semble-t-il, l’indépendance de son jugement ; il se couvre et il attaque, au besoin, de sa parole agile et pointue, comme un bretteur de son épée. Sans humilité ni onction apostolique, il a choisi pour sport favori la recherche et le relèvement des coupables : ; il affirme en souriant qu’il se plaît, à peu près sans rivaux, dans cette « spécialité » peu séduisante ; il a pris pour devise, cet