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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/942

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de La Bartherie, sous-lieutenant de cavalerie et franc étourneau : quelle meilleure escorte en l’absence de son père, le général, qui revient demain d’une tournée d’inspection ? Arrivent, d’ailleurs, pour renforcer la compagnie, M. de La Bartherie, le député, avec sa femme ; et puis deux dames patronnesses de la société protectrice des « pauvres honnêtes » dont il est le président ; enfin un bon jeune homme, secrétaire de l’œuvre, qui se glisse entre leurs jupes. Ainsi Hugonnet, qui comptait travailler tranquille, est envahi ; autour de lui c’est un cercle, souvent rompu et reformé, de critiques d’art improvisés, d’où partent les admirations jaculatoires et les conseils contradictoires : « Parfait ! cher maître ! Un chef-d’œuvre… Pourtant, si j’osais risquer une observation, je dirais que Mme de Tryas n’a pas la physionomie si éveillée… Bravo ! bravo ! Cependant, auprès de Mme de Tryas, ne semble-t-il pas que cette physionomie soit un peu endormie ? .. Délicieux, ce morceau, et celui-ci, et celui-là… Et le fond, mesdames, le fond ! »

Tout ce caquetage d’amateurs mondains est plaisamment noté dans le ton des conversations du jour. Mais le brouhaha s’apaise ; Mme de La Bartherie reste seule avec sa nièce et le peintre. La conversation, presque aussitôt, tombe sur Chamillac ; c’est lui, paraît-il, qui inventa Hugonnet : « Il est tellement à la mode qu’il m’y a mis, » avoue ingénument l’artiste. Et Mme de La Bartherie l’interroge sur les bizarreries de son Mécène : est-il vrai que, pour serviteurs, il ne veuille que des repris de justice, et qu’on ne voie chez lui que des demoiselles à peine sorties de prison ? Passe encore ; mais on assure qu’il veut épouser sa maîtresse, un ancien modèle, une fille de rien. Hugonnet rectifie la légende, avec un peu d’impatience : Sophie Ledieu, son amie, n’est-elle pas derrière la porte, qui écoute ? Il dit ce qu’elle fut et ce qu’elle est ; il rappelle à Mme de Tryas sa rencontre avec elle au casino de Luchon : « Vous lui avez porté bonheur, madame. — J’en suis ravie. » Mais la tante, mieux fournie de préjugés et plus ferme que la nièce, n’admet pas que Chamillac se déclasse par un tel mariage. Hugonnet, les nerfs agacés, le cœur inquiet, rompt la séance ; il reconduit ces dames, en les pressant, jusqu’au seuil de l’atelier : « Que votre ami se débarrasse de cette fille en lui faisant une petite rente ; » c’est le dernier mot de Mme La Bartberie. Hugonnet a tout juste le temps de se retourner pour recueillir dans ses bras Sophie Ledieu, qui s’évanouit en murmurant : « O la vipère ! » L’auteur, assure-t-on, avait mis d’abord : « O la canaille ! » Certains conseillers, trop délicats peut-être, ont fait changer ce cri de nature pour cette parole décente. « Canaille, » à notre avis, jaillissait mieux, en cette crise, des lèvres et du cœur même de la nièce désespérée de la crémière.

Après l’atelier du peintre de portraits, le salon d’une femme influente : autre décor où s’encadre un tableau de mœurs modernes.