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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/855

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nous. Et, en vérité, nous sommes, pour notre part, trop préoccupés des intérêts de l’état et de la société civile pour conseiller une pareille solution. Si l’on exige le divorce, c’est pourtant la seule manière honnête de divorcer. Tout autre procédé, de quelque nom qu’on le décore, ne serait toujours qu’une spoliation, c’est-à-dire ce que la révolution elle-même a prétendu éviter.

Il a beau être de mode, dans certaine école, de faire fi des droits historiques les mieux établis, on comprend que l’église n’oublie pas des titres aussi authentiques et persiste à se considérer comme créancière de l’état. Pour nier son droit, il faut, avec les courtisans du bon plaisir populaire, regarder comme non avenus non pas les legs obscurs de siècles lointains, mais les engagemens les plus solennels de la France moderne ; il faut nier toute solidarité entre les diverses générations et répudier sans façon les dettes des pères quand elles gênent les fils. Les protestans et les israélites ne sauraient, il est vrai, faire valoir à cet égard les mêmes droits que les catholiques. Entre eux et l’état, il n’y a ni les mêmes engagemens ni les mêmes contrats. Est-ce à dire que l’état français, l’état qui a commis tant de violences sur leurs personnes et d’usurpations sur leurs biens, n’ait aucune dette vis-à-vis d’eux ? Juifs et protestans ne pourraient-ils, en un sens, être regardés comme ayant, eux aussi, sur la France une sorte de créance morale ? Pourquoi le modique budget qui leur est alloué ne serait-il pas considéré comme une indemnité, comme une mince réparation pour les persécutions et les spoliations dont les uns et les autres ont été si longtemps victimes ? Quand on se remémore les traitemens infligés aux réformés, de la révocation de l’édit de Nantes à la veille de la révolution, leurs temples rasés, leurs ministres traqués et envoyés aux galères, leurs communautés dispersées sous peine de mort, leurs propriétés corporatives ou privées confisquées, il semble de la plus vulgaire équité de les aider à rouvrir leurs églises, fermées par Louis XIV « en violation de la foy publique » et de la parole royale, l’édit de Nantes ayant été déclaré « perpétuel et irrévocable » par le plus moderne de nos anciens rois. Qu’on lise les éloquentes revendications de Jurieu, de Du Bosc, de Claude, d’Abbadie, de Saurin [1], et qu’on dise si les coreligionnaires de ces proscrits, si les héritiers des pasteurs du désert, si les descendans des huguenots qui, malgré toutes les persécutions, ont assez aimé la France pour ne pas la quitter, n’ont point autant de droit à une indemnité de la nation que les victimes du 2 décembre ? Et ce qui est vrai des protestans l’est non moins des

  1. Voyez, notamment, Claude : les Plaintes des protestans, ouvrage réimprimé en 1885, par les soins de M. F. Puaux.