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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/790

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pouvaient se concilier. Mazzini était prêt à céder la dictature militaire au général, mais il entendait tracer le programme du mouvement et le diriger. Leurs noms s’imposaient à l’opinion dans l’état où se trouvaient les esprits. La mort du comte de Cavour avait laissé un vide immense ; les ministres qui s’étaient partagé son héritage avaient perdu leur influence éphémère. L’Italie rompait avec la sagesse et se retournait vers la révolution : elle suivait ceux qui personnifiaient l’unité et prêchaient la croisade contre le pouvoir temporel.

Garibaldi, qu’on a appelé « le dernier des condottieri, » flattait les passions populaires par ses bravades, ses défis au pape et à la France. Il était brutalement hostile au clergé, il était possédé de ridée de délivrer Rome à main armée, le Vatican était pour lui « une tanière de renards. » Il était prêt à faire l’Italie, même avec le diable, anche col diavolo. On ne parlait que de ses exploits ; il était toujours en scène. Mazzini, au contraire, apôtre et martyr de la grande idée, vivait insaisissable, dans d’obscures retraites. Répudié par le gouvernement, méconnu des masses, il était souvent proscrit ; il se réfugiait dans le Tessin ou en Angleterre lorsque la police, sur les réclamations de l’étranger, le serrait de trop près. Ses plans n’étaient pas ceux de Garibaldi ; il mêlait le mysticisme à la politique. Il voulait détruire le pouvoir temporel, non par haine de la religion, mais dans l’intérêt même du développement religieux de l’humanité ; il croyait, comme les catholiques, à une suprématie fatidique universelle de Rome. « Le nom de Rome, disait-il, en 1849, à la constituante romaine, a toujours été pour moi un talisman. Alors que toutes les nations grandissent et disparaissent, une seule ville a reçu de Dieu le privilège de pouvoir, après une mort apparente, ressusciter plus grande qu’avant pour remplir une mission supérieure. Il est impossible, ajoutait-il, qu’une ville qui seule a en dans le monde deux grandes vies, la seconde plus glorieuse que la première, n’en ait pas encore une troisième. Après la Rome des empereurs et la Rome des papes viendra la Rome du peuple. »

Mazzini n’était pas un sectaire vulgaire, c’était un philosophe ; « il avait le sentiment du devoir, stoïque, austère, sombre, inexorable ; il voyait, au-delà du tombeau, l’avenir qu’il préparait. » Nul n’a plus souffert que lui pour la régénération de son pays. Il s’était, dès sa jeunesse, à l’époque où l’Italie gémissait sous le joug étranger, voué au rôle ingrat, périlleux de conspirateur. Il avait poursuivi à travers mille tentatives avortées, sans jamais céder au découragement, la pensée transmise depuis Dante, de siècle en siècle, par des générations de patriotes illustres.

Il avait recruté, avec l’attraction du mystère, des affidés dans