Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/711

Cette page n’a pas encore été corrigée


circonstances, cela ne rabaisse-t-il pas du coup le vainqueur à notre niveau ! Les Napoléon, les Frédéric, les Condé, ont remporté des victoires ! Mais quoi ! nous en eussions fait autant si les dieux l’eussent voulu ; et, quand deux armées en viennent aux mains, puisqu’il faut bien, si l’une d’elles est vaincue, que l’autre soit victorieuse, qu’y a-t-il donc de si digne d’être loué, d’être admiré, d’être célébré dans un simple jeu de la nécessité ? C’est si peu de chose qu’une volonté d’homme ! l’ironie de la fatalité se complaît si visiblement à déjouer nos plus savans calculs ! un vainqueur est si près d’un vaincu ! et, pour tout dire d’un mot, ce que nous appelons pompeusement génie ressemble tant, pour peu qu’on y regarde, à son contraire ! C’est le thème que développait naguère un grand romancier, le comte Tolstoï, dans la Guerre et la Paix ; et je ne sais si ce que ce thème a de consolant et même de flatteur pour la médiocrité n’a pas autant contribué au succès de l’œuvre que tout ce que l’auteur y a mis de talent. C’est le thème qu’avec beaucoup moins de talent, dans son Histoire de Napoléon, développait vers le même temps ce naïf, mais partial d’ailleurs et fanatique Lanfrey. C’est le thème qu’avant eux, dans les derniers volumes de son Histoire de France, avait si complaisamment développé Michelet. Sous la tyrannie des petites causes, c’est tout un que d’avoir ou de n’avoir pas de génie ; un homme en vaut un autre, Koutousof vaut Napoléon ; si la fortune l’eût permis, Villeroy serait un Eugène ; et tout dépend ici-bas d’une conjonction d’effets ou d’une rencontre de hasards. Condé est un grand capitaine pour avoir gagné la bataille de Rocroy, mais si don Francisco de Melo l’eût gagnée, c’est lui qui serait le grand capitaine ; ou encore, s’il était écrit que nous la gagnerions, tout autre l’eût gagnée aussi bien que Condé ; et voilà ce que c’est que la gloire. Où donc lisais-je tout récemment qu’à défaut de Bonaparte, un autre eût aussi bien remporté les victoires d’Austerlitz et d’Iéna ? J’aimerais autant que l’on dit qu’à défaut de Raphaël ou de Michel-Ange, tout autre qu’eux eût aussi bien peint l’Ecole d’Athènes ou le Jugement dernier, puisque les papes, en effet, sur les murs de leur chapelle et de leurs appartemens, voulaient de la peinture.

Mais, au contraire, et fort heureusement pour l’humanité, il n’est pas vrai que tout ce qui arrive dût nécessairement arriver, il n’est pas vrai qu’un homme en vaille un autre, et encore moins vrai qu’il importe peu quel général nous mettons à la tête de nos armées, Anguien ou La Feuillade, et quel homme d’état à la direction de nos affaires, Chamillart ou Richelieu. L’effort individuel a plus de part au gouvernement des choses de ce monde qu’on ne le veut bien dire, et le mérite personnel, comme on l’appelait jadis, n’est pas précisément une quantité négligeable. Ne pourrait-on pas même prétendre que c’est la seulo