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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/638

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Les années qui s’intercalent entre le premier opuscule de M. George et son ouvrage capital n’avaient pas été pour lui du temps perdu. Il les avait mises à profit pour revoir les maîtres de la science économique, ceux de l’école anglaise surtout, dont il fait de fréquentes citations. Il avait tenu aussi à soumettre ses théories à un nouveau contrôle en les plaçant en regard des faits, et à noter avec soin les phénomènes sociaux dont il pouvait être témoin. Pour entreprendre une enquête de cette nature, le moment était bien choisi. La période qui précéda la publication de Progrès et Pauvreté, et pendant laquelle fut exécutée la plus grande partie du travail de composition de ce livre, était en effet d’un intérêt tout particulier pour un homme plutôt disposé à dire du mal de son siècle qu’à en rechercher les beaux côtés. Jamais, peut-être, les affaires n’avaient été plus languissantes, le travail plus rare, le prix des salaires plus bas. Nombre d’émigrans avaient repris le chemin de leur pays d’origine ; des grèves effroyables s’étaient déclarées. La situation était sombre. C’est de tout cela, de ces études, de ces méditations personnelles, du spectacle de tant de souffrances accumulées et pesant surtout sur la classe ouvrière, qu’est sorti le catéchisme de la nouvelle foi socialiste.

Le titre de l’ouvrage annonce déjà la thèse qui s’y déroule. Nous avons plein la bouche du mot de progrès : ce n’est pas sans raison. Notre époque est fertile en prodiges. Nous ne restons pas longtemps à la même place. Le monde marche, marche même très vite et dans toutes les directions. Mais, hélas ! fait observer tristement M. George, la pauvreté marche de conserve avec le progrès. Ils ne vont pas l’un sans l’autre, ils avancent d’une même vitesse ; la civilisation, dont nous sommes si fiers, se paie d’un accroissement de souffrances pour une partie de l’humanité. Et il en ira de même, — car il ne s’agit pas ici d’un accident, mais d’un fait général et permanent, — aussi longtemps que l’on n’aura pas consenti à ouvrir les yeux sur les causes profondes du mal. Or, la raison de cette anomalie doit être cherchée dans le fait que la terre a été accaparée par un petit nombre de privilégiés. Mais n’anticipons pas sur le contenu du livre ; donnons-en plutôt une analyse qui permette de s’en former une idée exacte. Pour aider à la clarté de cette exposition, nous résumerons Progrès et Pauvreté comme si nous en étions l’auteur. Nous donnerons donc, en quelque sorte, la parole à M. Henri George, et nous serons attentif à ne rien lui faire dire qui ne soit conforme à son enseignement.

L’essor prodigieux que l’industrie a pris à notre époque, sous la double impulsion du mouvement scientifique et de l’union de capitaux considérables, a-t-il contribué à améliorer le sort des classes