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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/605

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s’en échappèrent pour se répandre sur le monde, et les dieux s’en réjouirent. »

On dirait un écho lointain de la légende biblique : la femme perdant l’humanité, qu’elle charme, au contraire, de sa grâce et de son dévoûment maternel, et Dieu condamnant l’homme au travail, qui a été sa force et son salut.

Cependant, au milieu de cette désespérance du vieux poète, se glisse un rayon de soleil : sur le bord du vase de Pandore, l’Espérance s’est arrêtée et elle ne s’envole pas. Mais Hésiode la montre plutôt qu’il ne la donne aux hommes, et ceux-ci restent consumés, le jour et la nuit, par la fatigue et le chagrin, tandis que « les Muses charment les Immortels en chantant de leurs voix mélodieuses l’éternelle félicité des dieux et les souffrances des humains. »

C’est ainsi, sans théologie ni métaphysique, mais par de gracieuses images, que les Grecs expliquaient l’origine du mal. Pour eux, il venait du ciel et, en effet, il en est souvent descendu, puisque Ahriman et Satan ont été aussi des dieux ou des anges révoltés. Mais on connaît ces génies malfaisans pour ce qu’ils sont, et les dieux grecs n’ont jamais en ce caractère. Ils ne font pas le mal par plaisir. Nés de la terre comme les hommes et en même temps qu’eux, ils n’ont acquis leur puissance qu’après de grands combats et ils sont jaloux de la garder. Une fortune trop haute leur semble une diminution de leur dignité, peut-être une menace. Prométhée n’a-t-il pas fait trembler Jupiter ? et les Titans, ces autres fils de la Terre, n’ont-ils pas mis en danger les maîtres de l’Olympe ? Le génie même leur est suspect ; ils n’aiment pas que les voiles qui cachent les secrets de la terre ou du ciel soient levés. La Pythie défend aux Cnidiens de couper leur isthme, ce serait prétendre refaire l’œuvre divine. Cependant, au fond, ils ont exercé une action morale, en réprimant chez les hommes les excès de présomption et d’orgueil par la crainte qu’inspirait l’envie divine, cette Némésis qui s’attachait à ceux dont le bonheur n’était pas mérité. On demandait à Ésope : « A quoi donc s’occupe Jupiter ? — A humilier ce qui est élevé, à relever ce qui est abaissé. » Et il y a du vrai dans cette pensée, à la condition de remplacer les dieux par l’homme. Celui qui monte trop haut, sans être, au besoin, retenu par un ferme esprit, est pris de vertige et se perd.

La croyance à l’envie des dieux s’enracina dans le polythéisme gréco-romain, pour rendre compte des malheurs immérités et des chutes fameuses. Crésus se proclame le plus heureux des hommes ; en punition de cet orgueil, dit Hérodote, la vengeance des dieux éclata sur lui d’une manière terrible. Polycrate, de Samos, moins confiant, jette à la mer ce qu’il a de plus précieux, afin de conjurer la colère des divinités jalouses ; il n’en est pas moins précipité. Pour