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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/545

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ils m’ont laissé venir comme ils ont laissé partir les autres. » Cela est vrai, comme le mot de Cromwell, lorsque, entendant autour de lui des acclamations joyeuses, il disait à Thurloe : Ces gens-là crieraient encore plus fort et plus joyeusement s’ils me voyaient mener pendre.

Enfin vint le moment fatal. Le jour du départ, je n’avais aucun motif pour me présenter aux Tuileries. Je n’étais pas de la cour. Il m’eût été impossible de feindre pour les personnes un regret que j’éprouvais réellement, mais que je n’éprouvais pas précisément pour elles ; dans l’opinion qu’on avait de moi fort injustement en ce lieu-là, on m’eût pris pour un ennemi secret, peut-être même, que sais-je ? pour un bonapartiste en flagrant délit, d’espionnage. Tout se pouvait dans un tel moment et de la part de telles gens.

Je me bornai donc, comme les badauds, à regarder du dehors les préparatifs mal dissimulés d’une évasion, car dans le langage officiel du moment, avec les protestations dont on n’était pas avare, le départ avait ce caractère. Il était aisé de voir, à travers les croisées, les allées et venues, la précipitation, le désarroi des gens qui croyaient entendre, d’instant en instant, le pas de charge des grenadiers impériaux. En voyant ce petit homme, si grand de cent victoires, à la tête d’une poignée de vieilles moustaches, renverser d’une chiquenaude un château de cartes, démantibuler d’un coup de pied une décoration d’opéra, je me rappelais involontairement cette scène du roman de Cervantes où le héros de la Manche, entrant dans une loge de marionnettes, et voyant une poupée vêtue en princesse enchaînée à un géant de carton, tire sa grande épée et pourfend le donjon et les prisonniers, le bateleur et sa boutique.

Le lendemain du départ de celui qu’on laissait partir, et le jour de l’arrivée de celui qu’on laissait venir, fut encore plus triste que la veille. Paris était lugubre : les places publiques désertes, les cafés, les lieux de réunion à demi fermés ; les passans s’évitaient ; on ne rencontrait guère dans les rues que des militaires attardés, des officiers en goguette et ides soldats en ribote, criant, chantant la Marseillaise, éternel refrain des tapageurs, offrant à tout venant, d’un ton goguenard, et presque à la pointe de leur sabre, des cocardes tricolores.

A la tombée de la rouit, nous eûmes la petite pièce avant la grande. Nous vîmes Saint-Didier, l’ancien préfet du palais, à la tête de la domesticité impériale : valets de pieds, officiers de bouche, cuisiniers, marmitons, chacun ayant déterré sa livrée, prendre triomphalement possession des appartenions en désordre, des lits encore défaits, des réchauds encore fumans, et poursuivre à coups de balai et de broche ce qui restait encore de la domesticité royale.

A nuit close, le maître arriva. Il arriva comme un voleur, selon