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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/540

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en lieux-communs des vérités ignorées ou méconnues ; c’est le premier des triomphes en philosophie et en politique.

Je l’assistais dans ce travail en qualité de manœuvre, je l’aidais à faire passer dans le langage technique de notre législation des idées empruntées à la législation britannique, aménager les transitions entre l’une et l’autre. Il est telle de ses brochures, entre autres, et ce n’est pas la meilleure, celle sur la responsabilité des ministres et autres agens du pouvoir exécutif, dont je lui ai suggéré les données principales ; on trouvera dans mes papiers un essai sur ce sujet ; ç’avait été l’un de mes premiers travaux à mon entrée dans la vie publique.

Je m’entretenais aussi très souvent avec lui de son ouvrage sur les religions dont il préparait déjà la publication, mais qui n’a paru que plus tard. Sous ce rapport il s’était également opéré un grand changement dans son esprit. Ce n’était plus ce sceptique en herbe, cet échappé du collège, déjà blasé sans avoir de barbe au menton, dégoûté de tout avant d’avoir goûté à quelque chose, tel, en un mot, que nous le voyons poindre et grandir dans sa triste correspondance avec Mme de Charrière. Ce n’était plus cet adepte des doctrines les plus téméraires et les plus arides de la philosophie du dernier siècle, cet autochtone, si l’on ose ainsi parler, des régions les plus dévastées de l’âme et de l’intelligence, se préparant à porter le coup de grâce à l’infâme, à dépecer, à détruire l’une par l’autre les traditions religieuses de tous les temps et de tous les pays. Sur ce point encore, l’Allemagne l’avait retourné du blanc au noir, ou si l’on veut, du noir au blanc. L’érudition germanique, alors en bonne voie, lui avait fait honte de d’Holbach, de Diderot et de Dupuis. Tant s’en faut qu’il persistât dans sa haine et dans son mépris pour toutes les religions qu’il était plutôt tenté de les révérer toutes également, comme dépositaires de grandes vérités et sur la voie de beaucoup d’autres. Il avait renversé le plan de son livre et nous disait en riant : « J’avais réuni trois ou quatre mille faits à l’appui de ma première thèse ; ils ont fait volte-face à commandement, et chargent maintenant en sens opposé. Quel exemple d’obéissance passive ! » Bref, de sceptique il était devenu mystique, et rien n’est au fond plus naturel. Le scepticisme est une excellente machine de guerre ou un très bon oreiller pour la paresse ; mais, pour un penseur, ce n’est point un port dans la tempête, c’est au contraire une rade ouverte à tous les vents ; on se fatigue à battre l’eau, sans cesse et sans but, et, de guerre lasse, le mysticisme devient le coup de désespoir de la logique aux abois.

J’ajoute qu’en ceci Benjamin Constant ne s’en tenait pas à la pure spéculation, la pratique même était de la partie, si tant est que pratique il y ait chez les mystiques. Il était là, en Suisse, avec la