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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/433

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approvisionné que pour une trentaine d’hommes et il servait d’abri aux colons, à leurs femmes et à leurs enfans, auxquels il fallait distribuer des rations. Les vivres s’épuisaient, et, si ménager que l’on fut de la poudre et des balles, on ne pouvait tenir longtemps.

On espérait que, découragés par l’insuccès de leur tentative, les Indiens avaient levé le siège pour aller piller les fermes abandonnées ; mais, en l’absence d’éclaireurs, on en était réduit aux hypothèses. L’inspecteur de police, F.-J. Dickens, commandait la petite garnison. Son expérience de la tactique des Indiens lui faisait redouter une surprise, bien qu’on n’en vît plus trace aux abords du fort. Il soupçonnait que Big Bear, renseigné par ses espions, était au courant des ressources dont il disposait, savait que le fort, approvisionné pour un nombre d’hommes restreint, ne pourrait longtemps subvenir aux besoins de ceux qu’il abritait et que l’assaut livré par lui avait eu surtout pour but d’épuiser rapidement les munitions des assiégés.

Adossé à la rivière par laquelle on y faisait tenir, à intervalles réguliers, les approvisionnemens nécessaires, le fort n’était exposé aux attaques des Indiens que du côté de la prairie ; aussi la partie qui y faisait face était-elle solidement défendue par des palissades, des fossés et d’épais revêtemens de terre. Par derrière, sur la rivière, on avait creusé une crique où l’on abritait une chaloupe destinée au service du fort. La retraite par eau était donc possible, mais la chaloupe ne pouvait contenir qu’un petit nombre d’hommes. Assisté de ses deux sergens, J.-W. Ralph et J.-H. Martin, Dickens procéda au recensement des vivres et des munitions. On en avait pour quelques jours à peine et un ou deux assauts épuiseraient ce qui lui restait de cartouches. Il résolut donc d’évacuer le fort et employa les non-combattans à la construction d’un large radeau. Ses soldats prendraient place dans la chaloupe, éclairant et remorquant le radeau et le maintenant autant que possible à l’abri des balles des Indiens au cas où ces derniers surveilleraient le cours de la rivière. Ces mesures prises, il attendit la nuit.

La journée s’écoula sans incidens. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la prairie était déserte et un calme profond avait succédé à la lutte du matin. On se reprenait à espérer. La nuit vint. L’embarquement se fit en silence ; on partait, quand le cri de guerre des Indiens éclata aux abords du fort. Profitant de l’obscurité, rampant à travers les hautes herbes, ils escaladaient les revêtemens, brisant à coups de hache les palissades, entassant leurs débris contre les portes massives, incendiant ces amas de charpentes, dont la lueur leur permit de distinguer sur la rivière les fugitifs, qui s’éloignaient lentement. Abandonnant le fort en flammes, ils se ruèrent sur les berges, dirigeant leur feu sur la masse noire qui glissait au fil de