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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/908

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En 1853, l’Eclipse et le Shotwell coururent, entre la Nouvelle-Orléans et Cairo un match qui n’a pas été égalé depuis, l’Éclipse arriva première, après avoir mis trois jours, trois heures et vingt minutes à parcourir 1,510 kilomètres. Sa vitesse moyenne avait donc été d’un peu plus de 21 kilomètres par heure, et l’on peut dire qu’elle n’a jamais été dépassée. En 1870, il est vrai, le R. E. Lee accomplit le même trajet en trois jours et une heure. Mais, dans l’intervalle entre ces deux voyages, le Mississipi, par les procédés dont j’ai parlé plus haut, s’était raccourci d’une cinquantaine de milles, ce qui lui donne une vitesse moyenne inférieure à celle de l’Éclipse. C’est pourtant le R. E. Lee qui, dans une autre occasion, se couvrit d’une gloire qu’aucun rival n’a encore pu effacer. Je veux parler de la fameuse course dans laquelle il triompha du Natchez. Parti de la Nouvelle-Orléans le 30 juin 1870, à quatre heures cinquante-cinq minutes de l’après-midi, il atteignait Saint-Louis, le 4 juillet, à onze heures vingt-cinq du matin. Il avait mis trois jours, dix-huit heures et trente minutes à parcourir 1,801 kilomètres ½ ! Il avait six heures et demie d’avance sur le Natchez, qui prétendit avoir été arrêté par le brouillard. Le R. E. Lee était commandé par le capitaine John W. Canon, et le Natchez, par un vétéran de la marine du Sud, le capitaine Thomas P. Feathers.

J’ai dit que, dans les courses de ce genre, il ne se produisait jamais d’accidens graves. Ils n’étaient cependant pas aussi rares en toute occasion. Pendant que je terminais mon apprentissage, il y en eut un qui m’atteignit cruellement. Mon frère Henri, qui était mon cadet, était embarqué en qualité de commis à bord de la Pennsylvania, commandée par le capitaine Klinefelter. La nuit qui précéda son départ, nous causions tous deux sur le quai, et notre conversation portait précisément sur ce sujet des accidens. Nous nous demandions si, en pareil cas, un simple particulier, sans autorité officielle, pouvait être utile à quelque chose au milieu, de la panique générale ; notre conclusion fut affirmative, et en conséquence nous décidâmes que, si jamais un désastre se produisait à notre bord, nous nous attacherions au navire pour tâcher d’y rendre le plus de services possible. Henri n’oublia pas cette résolution.

Notre steamer quitta la Nouvelle-Orléans deux jours après la Pennsylvania. Comme nous arrivions à Napoléon, dans l’Arkansas, on me remit une seconde édition d’un journal de Memphis. La Pennsylvania avait sauté ; on parlait de cent cinquante morts ; mon frère était compté parmi ceux qui avaient pu échapper au désastre. Un peu plus loin, je trouvai un autre journal. Cette fois, mon frère était cité parmi les blessés. Ce n’est qu’à Memphis même que je pus avoir les détails de la catastrophe.

Il était six heures du matin, la journée s’annonçait comme une