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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/905

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milles, et un steamer ne peut guère sortir de la rivière quand bien même il en aurait l’idée. Mais entre Bâton-Rouge et la Nouvelle-Orléans, c’est tout autre chose : le fleuve est large de plus d’un mille, et, par endroits, sa profondeur est de plus de deux cents pieds. Les deux rives sont déboisées et couvertes de plantations de cannes à sucre sur une surface de deux à quatre milles en largeur. Dès la première gelée, les planteurs se hâtent de recueillir leur récolte et ils entassent les détritus en grandes meules qu’on appelle baganse ; après quoi ils y mettent le feu ; et ces meules brûlent lentement en répandant une fumée infernale. Les rives sont protégées par une levée d’environ quatre mètres qui suit le fleuve à une certaine distance du bord. Il en résulte que, lorsque les eaux débordent et que sur un espace d’une centaine de milles, les meules de bagasse brûlent sans intervalle, un steamer ne sait plus où donner de la tête pendant la nuit. On ne peut rien distinguer à deux pas devant soi et il est impossible de deviner si on est au milieu du fleuve ou si l’on va se heurter à une plantation. Un des plus grands steamers de Vicksburg entreprit une fois de naviguer ainsi au milieu des cannes à sucre ; il y resta une semaine entière.

Depuis lors, bien des inondations se sont succédé sur les bords du Mississipi. La dernière et la plus terrible a été celle de mars 1882. Après avoir crevé ses levées, le fleuve se répandit au loin dans la campagne, transformant les plaines cultivées en un immense désert d’eau, lugubre et silencieux. Pourtant, lorsque le temps était beau, la nature s’efforçait de prendre un air de fête : les arbres étaient d’un vert plus éclatant ; çà et là, un buisson d’aubépine en fleur parfumait l’air et quelques oisillons insoucians sifflaient le long du rivage. Le soleil se levait et se couchait au milieu d’un océan d’azur et de carmin. On ne voyait pas un pouce du sol pendant des lieues et l’eau montait jusqu’aux branches des plus grands arbres. Tous les champs offraient le même coup d’œil : des huttes naufragées dans les pâturages, une barque pleine de nègres accrochée tant bien que mal au premier chêne venu, et, çà et là, une maisonnette dont l’auvent seul dominait l’inondation. Mais la misère, malgré cet aspect grandiose, était effroyable. Des milliers de familles se trouvaient sans abri et la perte presque complète de leurs troupeaux les laissait sans moyens d’existence pour l’avenir. Des villes entières (comme Troy et Trinity) se trouvaient submergées. Il fallut les efforts les plus énergiques d’un courageux citoyen, le général York, pour arriver à sauver quelque chose dans cette destruction universelle. Pendant de longues semaines, toutes les vallées du Mississipi et de ses derniers affluens restèrent ensevelies dans l’eau. — On voit que le grand fleuve, si utile en temps ordinaires, a des colères subites et désastreuses.