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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/896

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père était juge de paix, et je croyais sincèrement qu’il avait droit de vie et de mort sur tout le monde. Il y aurait en là de quoi satisfaire mon amour-propre, mais j’étais trop épris de la navigation en eau douce pour accorder la moindre importance à cette origine aristocratique.

Je vois encore l’effet produit sur notre tranquille village du bord de l’eau par l’arrivée du bateau à vapeur. Je reconnais les maisons blanches endormies dans le soleil d’été, les rues presque vides ; sur le rivage, devant les magasins, un ou deux commis, leurs chaises appuyées contre la muraille, dorment, le chapeau sur les yeux ; une truie et ses petits flânent le long du trottoir et font d’excellentes affaires dans les tas d’écorces de melon. Sur le quai, l’ivrogne traditionnel ronfle à plat, à côté de deux ou trois grands chalands sous lesquels l’eau clapote doucement. Puis, en avant, le fleuve immense, qui réfléchit le soleil comme un miroir de métal ; et, sur l’autre rive, la forêt qui s’étend verdoyante. Tout à coup, un filet de fumée noire paraît à l’horizon. Un charretier nègre, célèbre par la portée de sa voix, crie à pleins poumons : « Voilà le bateau ! » — En un clin d’œil, la scène change : les commis s’éveillent, l’ivrogne se secoue, des charrettes accourent avec fracas, toutes les maisons s’ouvrent pour laisser sortir la foule, et la ville, morte tout à l’heure, s’agite comme prise de folie. Voitures, charrettes, hommes, enfans, tout s’entasse sur le quai. Tout le monde a les yeux rivés sur le bateau, comme si on le voyait pour la première fois. C’est d’ailleurs un assez joli modèle du genre. Il est long et pointu et coquettement arrangé. Il a deux hautes cheminées entre lesquelles est accrochée une large devise dorée ; la chambre des pilotes, qu’on dirait faite de verre et de pain d’épices, est perchée tout au sommet, à l’arrière. Les roues tournent dans un cadre multicolore ; les trois étages de ponts sont entourés de balustrades blanches et fraîches, sur lesquelles s’appuient les passagers. Le capitaine, calme et imposant, lève la main, une cloche sonne, les roues s’arrêtent, puis tournent en arrière, faisant jaillir en tous sens des flots d’écume blanche, et le steamer accoste. Alors, le tapage augmente ; une lutte s’établit pour monter ou descendre, pour décharger le fret et l’embarquer, et le second rétablit l’ordre à l’aide d’un torrent de jurons. Dix minutes plus tard, le steamer s’éloigne de nouveau, sans tant de bruit, et la ville se rendort jusqu’à la prochaine occasion.

Un si émouvant spectacle faisait battre tous nos jeunes cœurs et mettait nos têtes à l’envers. Un de nos camarades s’échappa un beau matin. Pendant longtemps on n’entendit plus parler de lui ; puis, un jour on le vit reparaître en qualité d’apprenti mécanicien sur un