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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/886

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turbulent et son audace froide de Yankee, il avait débuté, en 1867, comme écrivain comique, par des drôleries de courte haleine dont le succès avait été immense. Il y avait surtout une certaine histoire de grenouilles, devenue populaire de l’autre côté de l’Atlantique, et qui passait pour un pur chef-d’œuvre. Il n’en fallait guère davantage pour piquer la curiosité du public français, toujours à l’affût de cet oiseau rare qu’on appelle nouveauté. Certains audacieux essayèrent de traduire, — souvent même avec un incontestable talent, — quelques-unes de ces gaîtés d’outre-mer, et d’importer chez nous une nouvelle manière de rire avec commentaire à l’appui. Mal leur en prit ; le résultat de leurs efforts fut un échec presque complet. Les fusées du célèbre Américain firent long feu, les unes après les autres, devant nos Parisiens blasés. Son gros sel fut jugé trop dépourvu d’atticisme, et l’originalité de sa verve ne réussit pas à faire passer l’incohérence de ses conceptions. On trouva sa plaisanterie macabre, son esprit brutal, son tempérament plein de sécheresse. Ses exagérations voulues furent prises pour des symptômes d’aliénation mentale et, pour beaucoup de gens, Mark Twain devint une sorte d’échappé de Sainte-Anne, trop pressé de faire imprimer ses vieilles lunes.

Il y a là un malentendu très regrettable, et qui tient à un de ces préjugés traditionnels dont notre pays n’est pas assez avare. En France, on croit volontiers que la langue française est universelle ; que tout peut être traduit en français, et que si une traduction est ennuyeuse, la faute en est toujours à l’original. Ce sont là pourtant des propositions discutables et sur lesquelles il est injuste de fonder une condamnation comme celle dont on a frappé Mark Twain. Je voudrais essayer de revenir, par voie d’appel, sur ce jugement vraiment trop rigoureux, et d’obtenir pour l’auteur de Tom Sawyer un adoucissement à l’ostracisme dont il semble l’objet parmi nous.

Tout d’abord il faut reconnaître qu’il y a, dans toute littérature étrangère, des ouvrages qui supportent difficilement le passage d’une langue à l’autre ; il y en a même qui ne le supportent pas. Tels sont, par exemple, les ouvrages où le style prime l’idée, où la forme l’emporte sur le fond. Tels sont surtout ceux dont le point de départ est dans un certain pli du caractère national, dans une tournure d’esprit particulière à un pays ou à un peuple, dans une conception spéciale de la vis comica, limitée à un milieu restreint. C’est à cette catégorie qu’appartiennent les œuvres dictées par l’humour des races anglo-saxonnes, ces œuvres qui sont restées chez nous sans équivalens, où les élémens les plus disparates se rencontrent et se confondent, où se mélangent si curieusement