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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/853

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qui apportait dans le parcours des campagnes ses habitudes de lettré de cour. En 1738, l’abbé de Saint-Pierre, renseigné par les intendans, remarque que « les journaliers ont presque tous un jardin ou quelque morceau de vigne ou de terre. » Pour créer une tradition qui ne s’est pas perdue depuis lors, les sociétés d’agriculture, en 1761, gémissent sur les abus du morcellement. Quesnay donne dans les mêmes lamentations, et, deux siècles auparavant, Guy Coquille faisait sur le même sujet comme une complainte dont le refrain dure encore. Turgot et Necker, à leur tour, parlent de « l’immensité des petites propriétés rurales. » Le témoin le plus probant est encore le gallophobe Arthur Young, observateur peu bienveillant, mais exact quand la passion ne l’égaré pas.

On pourrait citer de lui des pages entières, notamment sur les districts du Midi : « Les petites propriétés des paysans se trouvent partout, écrit-il, à un point que nous nous refuserions à croire en Angleterre, et cela dans toutes les provinces, même celles où prédominaient les autres régimes (fermes et métairies). Dans le Quercy, le Languedoc, les Pyrénées, le Béarn, la Gascogne, la Guyenne, l’Alsace, les Flandres et la Lorraine, ce sont les petites propriétés qui l’emportent. » Et, plus loin : « Il y a dans toutes les provinces de France de petites terres exploitées par leurs propriétaires, ce que nous ne connaissons pas chez nous. Le nombre en est si grand que j’incline à croire qu’elle forment le tiers du royaume. » Ce détracteur presque systématique de la France se laisse entraîner à des élans d’admiration : « En Béarn, dit-il, j’ai traversé une région de petites cultures dont l’aspect, la propreté, l’aisance et le bien-être m’ont ravi ; la propriété seule sur un espace si étroit pouvait donner de tels résultats. » Il avoue encore que, dans la Flandre, en Alsace, le long de la Garonne « les petits propriétaires lui ont paru vraiment à leur aise, » qu’en Basse-Bretagne, beaucoup passent pour riches ; il s’émerveille de trouver dans les hameaux de l’Artois et de la Picardie plus de fruits, prunes, cerises, raisins, melons que l’Angleterre n’en voit dans ses étés les plus chauds. C’est Arthur Young enfin, à propos de la France, qui trouve les accens les plus lyriques pour vanter la petite propriété. Des environs de Dunkerque il dit : « Le magique pouvoir de la propriété y change le sable en or. » Un autre jour, il s’écrie : « Donnez à un homme la sûre possession d’un aride rocher, il le changera en jardin. » Il eut la confirmation de cette formule : « Il n’y a pas de moyen si sûr, écrit-il, pour mettre en valeur le sommet des montagnes que de le partager entre les paysans ; on le voit en Languedoc, où ils ont apporté dans des hottes la terre que la nature ne leur accordait pas. »

Ces éloges sont d’autant plus précieux qu’ils font violence à la